‹ Le chemin des écoliersChapitre 222 sur 259 · CINQUIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

CINQUIÈME PARTIE

devrait jamais sortir de chez soi. Mais y a-t-il deux Stolzenfels au monde!

Le docteur et ses filles , Mlles Julie et Gretel (Gretel , quel nom charmant!) nous ont reconduits jusqu'à la voiture qui devait nous transporter à Coblentz. En pressant la main que M. Rosahl me tendait, j'ai essayé, par quelques mots bien sentis, de lui témoigner de ma reconnaissance pour son accueil si cordial; mais j'avais la gorge serrée, et mes quelques mots bien sentis n'ont pu se frayer passage. Alors, les larmes me sont venues aux yeux ; par un effet sympathique , les paupières roses de Mlle Julie, de Mlle Marguerite, celles

mêmes de M. Rosahl, se sont gonflées et humectées. « Cher monsieur, me dit celui-ci, après une dernière et

chaleureuse pression de main, croyez-moi votre ami, et....

embrassez mes filles! »

Je les embrassai.

Ah ! si je n'avais eu que vingt-cinq ans!... trente ans mémel... peut-être n'aurais-je pas quitté Stolzenfels!

A vrai dire, comme femme, Mme de X.... m'aurait mieux convenu sous certains rapports; d'abord, son âge, son expérience du monde, ses connaissances.... Mais à quoi vais-je songer? Mme de X..., pas plus que Mlle Gretel , pas plus que Mlle Julie, ne peut devenir ma compagne; Brascassin s'y^oppose ; à cause de Brascassin , je mourrai garçon , et en puissance de cuisinière , avec menace de divorce en perspective I

Combien ils se trompent ceux-là qui croient le mariage un tourment seulement pour les gens mariés! il en est bien plus un pour les célibataires; pour les vieux célibataires, surtout! Le mariage est tour à tour leur épouvante et leur aspiration, tour à tour leur pôle positif et leur pôle négatif: il les attire, il les repousse; c'est leur rêve du matin, leur cauchemar du soir, leur doute, leur regret, leur vision Incessante. A trente ans, lorsque l'idée du conjungome passait par la tête , je me disais : « Il est trop tard ! » à quarante ans : « Ah ! si je n'avais que trente ans I A la bonne heure ! c'est

l'âge voulu pour devenir chef de famille. » Aujourd'hui , j'essaye . parfois de me prouver qu'un homme de quarante ans est un Jfeune homme , qu'il peut voir sa fille mariée , et faire sauter un jour ses petits-enfants sur ses genoux ; mais j'en ai cinquantel je ne les avoue pas, mais je les ai'.... Quand je serai sexagénaire, peut-être regretterai-je de n'avoir pas profité du moment où je n'avais encore que cinquante ans pour me créer un intérieur, un entourage, un nid. Ainsi, d'étage en étage, le mariage pout;suit le célibataire, toujours insaisissable en apparence, et toujours....

Nous montions sur le bateau à vapeur que ces mêmes idées continuaient de me préoccuper. Pourm'en distraire, je repris mes notes de voyage.

NOUTBLLBS BOTBS PRISES SUR LE BÀTCAU A VAPEUn. — TOI

Les gardiens du Rbin. ~ Andernacr. — BouF^ivnl en Pr et Nonnen-Werlli. — Les Sept Moniagne;:. — Les funébj — Arrivée à Bonn.

A partir deCoblentz, le Rhin, en descendant, achève d'étaler devant nous ses merveilles. On le dit plus merveilleux encore quand on le remonte de Cologne ù Bingen. J'espère le remonter

un jour, bientôt, pour retourner à Stolzenfels. Tant que j'ai pu te voir au loin, chère montagne, te dessinant dans le lointain avec ta route tournante, avec la maison Rosahl à mi-côte; et même tant que le château de Sa Majesté prussienne, qui couronne ton sommet , a frappé mon. regard , je ne me suis guère , des yeux et du cœur, orienté que vers toi 1 Le vapeur en soufflant traversait les eaux réunies du Rhin et de la Moselle , laissant derrière lui et les lignes fortifiées d'Ehrenbreitstein , et Nauendorf, o j viennent s'accoupler les radeaux descendus de la Mourg et du Necker pour former ces immenses trains de bois qui se rendent en Hollande; il haletait plus fort en passant devant Urbar et Bendorf , l'un renommé pour ses vins , l'autre pour sa fonderie de canons , et , malgré le bruit de la machine, malgré les canons de Bendorf, malgré le terrible aspect des lignes d'Ehrenbreitstein, j'étais encore tranquillement attablé avec l'excellent docteur; ses filles s'occupaient du service; après avoir rempli mon verre, que je n'avais osé lui présenter, Gretel tirait de sa poche un long fragment de Merbitz, qu'elle avait traduit pour moi; Julie, déjà au piano, égayait notre dessert par une valse de Strauss, qu'elle interrompait pour nous raconter comment , si l'on en croyait le bruit public, les pilotis du nouveau pont du Rhin, entre Kehl et Strasbourg, venaient d'être arrachés par des Ondins.

Je me perdais dans ces récents et délicieux souvenirs, quand je vis Antoine porter la main à son chapeau et l'agiter vivement en se tournant vers la rive gauche. Machinalement, je dirigeai mes yeux du même côté; n'y voyant personne:

« Qui donc salues-tu là? lui dis-je.

^ — Je* salue le général Hoche; y trouves-tu à redire? me répondit-il. D'ordinaire, je fais peu de cas des grands tireurs de sabre; celui-là, je l'excepte de la proscription. C'est mon homme. Mais toi , qui ne passerais pas devant un torchon sans lui faire la révérence , tu restes coi comme un Anglais devant une des gloires les plus pures de ton pays. »

Étourdi sous cette rude apostrophe, je demeurai d'abord

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