‹ Le chemin des écoliersChapitre 232 sur 259 · CINQUIEME PARTIE · texte numérisé non relu

CINQUIEME PARTIE

Cette réflexion profonde appartient à Antoine. I! ]a développait avec quelque complaisance , quand nous vîmes Jean porter la main à son grain de beauté, et l'effleurer légèrement de l'ongle. Craignant pour lui quelque rechute, nous noua hâtâmes de rentrer à l'hôtel.

Dès qu'il y fut installé dans une bonne chambre, derant un bon feu , je lui demandai comment il se sentait. Il se sentait un grand appétit.

Sur mon ordre , on lui apporta un potage et un œuf à la coque. II déclara préférer une aile de poulet, sans renoncer ni à l'œuf ni au potage. Il émit aussi celte opinion qu'un verre de vin de Bordeaux lui serait bon , le bordeaux lui réussissant toujours pour ses faiblesses de jambes ou d'estomac.

Je me demandai où il avait été k même d'en faire l'expérience.

Quoique Je n'accomplisse pas ma longue et laborieuse tournée en Allemagne, rien que pour y faire un recueil des mots heureux de maître Jean , ce même jour, il en eut encore un que je ne puis passer sous silence, tant il me semble compléter le caractère de ce rare serviteur.

Son potage pris , après s'être humecté les lèvres d'un demiverre de léoville , il demanda au keller de service auprès de lui , un journal , un journal fran- ' "

çais.

Je lui fis observer que la lecture , surtout en mangeant, ne pouvait que . le fatiguer.

«,Aussi, me répondit-il, je comp- tais que monsieur lirait à mon intention, tout haut; j'aime beaucoup à entendre lire monsieur; monsieur prononce bien. > ^^ ' f.

Décidément , Jean m'avait pris à son service.

Il était une heure ; la cloche du dtner sonnait à l'hêtel ; je recommandai Jean au keller et, Antoine et moijnousabordâmes le chemin de la magnifique salle k manger

Dans le cas où quelques Altesses auraient logé à l'Étoile d'Or, nous n'avions guère à espérer, ou plutôt à craindre, qu'elles daignassent Ggurer à la table d'hôte. En effet , sauf quelques Anglais et Anglaises, nos compagnons de bord, nous n'y vîmes que de tout jeunes gens , des étudiants de l'Université sans doute.

La ville de Bonn est célèbre par son Université, la mieux famée de l'Allemagne. Le prince Albert, le mari de la reine Victoria, a été étudiant à Bonn , Henri Heine de même ; mais ici les poètes ne comptent pas.

Une immense corbeille de fleurs s'élevant au milieu de la table me dérobait une partie des convives. Au rôti , }a corbeille enlevée, j'aperçus devant moi une figure de connaissance; c'était l'homme aux pluies d'argent, l'homme à Vanagallis arvensis y mon pharmacien mystérieux I A Heidelbei^, en effet, on me l'avait signalé conmie un étudiant de Bonn. Je demandai à M. Joseph Schmitz, qui m'avait fait l'honneur d'une nlace près de lui, quel était ce jeune homme habillé de noir, cravaté de blanc.

« Son Altesse le duc de •** , me répondit-il , fils de Son Altesse le duc défunt de'**, et le neveu, l'héritier de Son Altesse le prince régnant. »

Il me désigna ensuite, non sans un certain air de fierté, plusieurs autres jeunes Altesses qui garnissaient la table, sablant le vin de Champagne comme vin d'ordinaire ; du vin Brascassin peut-être I

Je comprenais maintenant comment le soi-disant élève en pharmacie jetait l'or et l'argent à poignées, et la considération toute particulière dont les autres étudiants l'entouraient; je comprenais aussi, sur le fameux registre rouge de M. Schmitz, au milieu de quelques noms illustres et respectés , cette multitude de comtes , de ducs , presque tous étudiants sans doute , les nobles commensaux ou locataires de l'Étoile d'Or.

Quand on se leva de table, M. Schmitz me proposa de me présenter au jeune duc de *** , qui justement alors avait les

yeux tournés vers moi , tout en parlant bas à un de ses voisins ; et il me sembla voir voltiger sur ses lèvres le mot ; Mouron,

J'accueillis modestement la proposition par un refus formel.

> Pourquoi donc? pourquoi donc? me dît l'hâtelier en insistant ; Son Altesse se laisse facilement aborder, et un littérateur aussi distingué que vous, connu en Allemagne comme en France.... »

Heureusement, une voix fortement timbrée vint l'interrompre au milieu de sa phrase :

< Mon ami, lui objecta Antoine, quoique littérateur trèsdistingué , n'est connu en France que de moi. 11 ne travaille que pour moi seul. *

Et il disait vrai , ou peu s'en faut.

M. Schmitz, croyant avoir affaire à mon collaborateur en chef, lui adressa un salut non moins profond que celui qu'il m'avait adressé à moi-même à notre entrée à l'hôtel.

Ne devant prendre le chemin de fer qu'à six heures seulement, nous avions le temps de visiter la ville et ses eniirons, si Jean voulait bien nous le permettre. Jean dormait, profondément. Après avoir -=-?=- .-

chargé son même keller de veiller sur son sommeil, nous fîmes appeler le guide attachéàl'établissementpour nous renseigner auprès de lui.

En homme habile, qui entend ses intérêts et ceux de l'hAtel, le guide nous cita dans la ville et ses environs des lieux célèbres, des monuments, des jardins, des — '"=£^"3^"' châteaux, des curiosités, de quoi nous retenir à Bonn pendant huit jours. Si nous l'en avions cru, sous prétexte d'environs de

Bonn, il nous aurait volontiera fait rebrousser chemin jusqu'à Goblentz.... peut-être jusqu'à Stoizenfelsl < Pour aujourd'hui , messieurs , nous avons à visita le •Munster, la cathédrale....

— Qu'y verrons-nous?

— D'abord , la statue de sa fondatrice, l'impératrice Hélène, la femme du grand Constantin....

— Sa mère , il me semble , dit Antoine.

— Non, sa femme.

— Depuis peu alors I murmura mon ami avec sa gravité habituelle. Ensuite?

— Des tombes d'archevêques....

— Passons.

— Sur la place, devant le Munster, se trouve le monument

élevé au célèbre compositeur Louis Van Beethoven, qui était sourd, et n'en composa pas moins des symphonies admirables.

Page 1