‹ Le chemin des écoliersChapitre 236 sur 259 · CINQUIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

CINQUIÈME PARTIE

petit tableau d'une assez bonne composition et dont le sujet, qu'il nous expliqua, me parut curieux.

« Dans les temps anciens , un curé de Kreutzberg, homme fort pieux et savant magicien (on sait qu'alors ces deux titres pouvaient s'accoler), pour punir ses paroissiens de leurs déportements, avec l'assentiment de Dieu, avait fait la lune prisonnière. Il l'avait enfermée chez lui , dans une cage de fer, et, depuis ce moment elle cessait de se montrer à l'horizon. La nuit avait perdu son flambeau naturel. Certes, les paroissiens de Kreutzbei^, qui avaient mérité ce châtiment, s'ils souffraient beaucoup de son absence, n'avaient que ce qu'ils méritaient; mais comme déjà dans ce temps il n'y avait qu'une lune pour tous les habitants de la terre, le reste du monde gémissait autant qu'eux de ces ténèbres continues qui se prolongeaient quotidiennement depuis le coucher du soleil jusqu'à son lever.

« Dieu comprit que les choses ne pouvaient durer ainsi. Il autorisa un séraphin à entreprendre la délivrance de la lune , en lui imposant pour condition toutefois de ne point toucher à la cage de la captive, cette cage étant protégée par la croix.

« Pour le séraphin, avec une semblable restriction, l'entreprise était difficile. Mais les séraphins sont des intelligences supérieures. A travers les barreaux rapprochés et contournés de la cage ne pouvant faire sortir la captive d'un seul bloc, celui-ci, trouva moyen de la découper par tranches, par fragments; ces fragments, au nombre de quatre, passèrent facilement et au besoin pouvaient se rajuster. Du superflu il tit des étoiles.

« C'est depuis ce temps ^ nous dit le sacristain , que la lune , tantôt de gauche tantôt de droite, nous apparaît par quartiers. «

L'historiette m'amusa , je la recueillis ; le petit tableau même me tenta. J'en pris une esquisse.

Comme nous retournions à Bonn , nous rencontrâmes , sans l'avoir cherchée cette fois , la magnifique allée de sapins de Poppelsdorf , dont nous avait parlé le guide , et même son

cimetière, où noua fîmes une station. Dans ce cimetière sont enterrés la femme et le lils de Schiller. Quant à lui, les honneurs de la tombe l'ont séparé de sa famille. Il repose, ainsi que Gœthe, dans le caveau grand-ducal de Saxe-Weimar, près de ce noble Charles-Auguste, qui tut leur protecteur à tous deux. N'importel fi de la gloire qui de notre vivant, et même après notre mort, nous sépare ainsi de ceux que nous aimons, ou que nous avons aimés I

A six heures moins un quart nous faisions notre rentrée à l'Étoile d'Or; h sept heures , grâce au chemin de fer, nous étions à Cologne.

Cologne. — Reierie. — Système il' Antoine louclianl la lilléralure et les orgues de Barbarie, — Publierai-je ou ne publieraije pas mon voyageT — La tribu de« Farina. — Hubena et Marie de Médicis. — Vision sous le tunnel Je Kœnigsdorf.

La nuit est venue. De Cologne , je n'ai vu encore que la salle à manger du grand hôtel royal. Elle ne vaut pas celle de l'Étoile d'Or. Maintenant, tandis qu'Antoine est allé visiter le pont de bateaux, assis devant une table , près d'une fenêtre ouverte sur leRhin, j'achève de mettre en ordre mes notes de voyage. Des sons joyeux de (lûtes et de violons arrivent jusqu'A moi. Ce

sont les Casinos de Deutz qui , de l'autre cAté du fleuve , m'envoient des symphonies de bal et de noce, juste au moment où

j'essaye de ûxer sur le papier mes impressions à ma descente dans le caveau funèbre de Kreutzberg.... Ces airs vifs et sautillants changent le cours de mes idées. On danse donc là-basT On s'y marie peut-être. Je laisse là mes vingl-cinq squelettes de moines, je songe à Brascassin et à Mme de X.... à Mme de X.,„ tout particulièrement. Oui, c'était bien la femme qui me con- • venait.... De l'observatoire de Gespell, quand je l'avais aperçue pour la première fois, à deux lieues de distance, une voix secrète et sympathique ne sélait-elle pas élevée en moi?... Et j'aurais consenti à être témoin de son mariage avec Brascassin?... Jamais!

Les orchestres de Deutz cessent de se faire entendre*, j'interromps mes rêves pour reprendre mon travail. Une nouvelle symphonie, plus rapprochée, moins mélodique, résonne chromatiquement derrière moi, et vient de nouveau me distraire. C'est Jeaii qui dort à grand orchestre. Travaillez donc au milieu de toutes ces musiques!,.. Enfln, Jean cesse de ronfler; les Casinos de Deutz se taisent; mais à peine ai-je repris la plume , je m'entends apostropher par une voix de basse-taille ;

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