‹ Le chemin des écoliersChapitre 243 sur 259 · CINQUIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

CINQUIÈME PARTIE

reverdir comme les arbres. A leurs appels répétés, au milieu d'affreux grincements de fer et de bruits aigus, semblables à des chocs d'armes et aux sifflements du vent, la terre s'entr'ouvrit; il en sortit une vapeur, une forme blanche, une femme ! C'était Teutonia. A son aspect, les deux héros poussèrent une exclamation de joie, bientôt étouffée sous un cri de surprise désespérée , et ils se voilèrent les yeux.

Teutonia n'était plus la vierge d'autrefois, simplement vêtue de la saye germaine , aux membres sains et robustes , harmonieusement reliés entre eux; c'était une matrone, grande et vigoureuse encore , mais de mille façons contrastant avec ellemême. Ses vêtements bigarrés appartenaient h tous les temps, à toutes les modes; sa figure grimaçait convulsivement sous la pression multiple de vingt idées incohérentes; ses membres disparates, à l'instar de ceux de quelques divinités indiennes, présentaient des anomalies monstrueuses. A ses épaules se rattachaient une multitude de petits bras, plutôt confédérés que reliés lés uns aux autres; tous s'agitaient en sens divers. Sa jambe droite, longue et flexueuse, semblait tâter le sol pour y chercher tour à tour des points d'appui différents; sa jambe gauche, plus solide, mais rigide, presque ankylosée, était plus courte que l'autre, ce qui forçait la dame de se servir d'une béquille pour ne pas trébucher. Le long de cette béquille flottaient de petites banderoles avec ces rnots : — Constitution. — Liberté civile. — Promesse de... ; et sur sa tête se dressaient, en guise de coiffure, des tourelles féodales, et sur sa large poitrine s'étageaient la bible de Luther, le rituel catholique, et le catéchisme philosophique d'Hegel.

Witikind et Barberousse poussèrent un long gémissement, le cercle magique s'effaça, ainsi que ma vision.

Cependant, quand je rouvris les yeux, l'obscurité n'avait pas cessé, j'entendais encore les sifflements de l'air, le bruit des armures, une lueur ardente continuait de rougir la terre. Ce bruit, cette lueur, ces sifflements, n'avaient d'autre cause que notre locomotive.

Comme je rêvassais, nous traversions le tunnel de Kœnigsdorf, qui n'a pas moins de quatorze à quinze cents mètres de longueur. Enfin , la lumière se fit tout à coup, et ma vision s'évanouit.

Aix-i,*-Cb*pellb. — Lfi lombeau, — Le irésor. — Nouveau coup de bouloir d'Antoins à propos de Charlemagne , des denlisles, et des noii de coco. — De Veuviehs a Bruxelles. ~ Jean contrebandier. — Coup de théâtre au à&bareadère.

Le Rhin seul donne aux villes de celle partie de l'Allemagne une allure hautaine et lière. Privée de cet accompagnement, Ail la-Chapelle ne paraît plus être qti'une ville de province,

propre et bien ordonnée. Elle n'est grande, elle n'est peuplée, que par le souvenir de Cliarlemagne.

C'est ici qu'il est né, c'est ici qu'il a été déposé en terre, dans l'église fondée par lui; c'est ici, en 997, que l'empereur Othon III, cédant à un sentiment ardent d'étrange curiosité, le visita, dans son tombeau. II le trouva assis sur sa chaise

de marbre, la couronne au front, le sceptre dans la main, le manteau impérial sur les épaules. Tout cela avait déjà un peu souffert du temps. Le ver du sépulcre non-seulements'était attaqué au manteau, mais aussi au visage de l'illustre mort; le bout du nez manquait. Othon le fit remplacer au moyen d'un fragment d'or, artistement travaillé; puis, après

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s'être respectueusement incliné devant le héros , après avoir pris le soin pieux de lui faire les ongles lui-même, il se retira, fermant la porte sur lui, et croyant le sceller de nouveau dans son éternité.

Deux siècles plus tard, le tombeau fut encore visité. En 1165, Frédéric Barberousse (que les Teutons fanatiques me pardonnent de le révéler!), moins par curiosité que par convoitise, fit sauter les portes qu'Othon III avait si bien cru cîore à jamais. Il s'empara des richesses de toutes sortes que renfermait le caveau , fit quitter au grand Charles sa position séculaire et le força de se lever devant lui. En se redressant, le cadavre craqua et tomba en pièces; ces débris humains, sous prétexte de canonisation, Barberousse les dispersa de droite et de gauche comme reliques. La Sainte-Chapelle en garda sa part, ainsi que des autres dépouilles. Nous y avons vu la large chaise romaine de marbre blanc sur laquelle Charlemagne s'était tenu assis pendant l'espace de trois cent cinquante et un ans. Peut-être l'empereur d'Allemagne s'était-il vengé du roi de France, qui avait assigné à la France pour limites naturelles les bords du Rhin.

Sur ce tombeau est une pierre noire placée au milieu Je l'église, avec ces deux mots : Carolo Magno. Eh bien, aujourd'hui encore, après dix siècles d'intervalle, ces deux mots si simples, cette pierre qui ne recouvre rien, ce tombeau vide, suffisent à remplir le cœur d'une profonde émotion.

On nous avait parlé du Trésor, des merveilles de ciselure et d'orfèvrerie qu'il renferme, le tout provenant du sépulcre mis à sec par Frédéric Barberousse. Moyennant la bagatelle de cinq francs par tête , nous pûmes jouir de la vue; de ces richesses , vraiment extraordinaires , curieuses surtout conune spécimen de l'art au commencement du neuvième

siècle.

Eùsixiid y par-dessus le marché, on nous montra des restes de celui qui avait été le grand empereur d'Occident ; je pus mesurer un os de son bras ou de sa jambe , je ne sais pas au

as

jaste. Mme de X.... m'aurait tiré de ce doute. Toujours pardessus le marché, il me fut permis de tenir entre mes mains le crâne puissant de Charlemagne I

Pourquoi cette gratuité exceptionnelle? Je crois en avoir deviné le motif. On ne veut pas qu'il soit dit qu'aujourd'hui, à Aix-la-Chapelle, dans le lieu de sa naissance, dans cette ville illustrée, enrichie par lui, comblée de ses bienfaits, on fait voir Charlemagne pour de l'argent.

Tandis que je causais avec la tête de ce grand homme, comme Hamlet avec celle d'Yorick, Antoine, le sourcil hérissé, se pei-

gnait la barbe avec ses dix doig^ts. Dès que nous fitmes hors de l'église, cessant de se contenir :

• Sapristi I s'écria- t-il, quel nom donner à ce commerce des morts qui a cours par toute l'Allemagne? Au Kreutzberg, c'est vingt pauvres moines qu'on tient en magasin, donnant des os pouf de la chair , par conséquent trompant les chalands sur la qualité de la marchandise. Ce malin, à Cologne , nous avons visité Sainte-Ursule , un charnier plutôt qu'une église, et où les prétendus ossements des onze mille vierges sont entassés du haut en bas comme dans une calacombe; ici, impiété! profanation I c'est un puissant monarque, un législateur, le créateur du monde moderne, dont, moyennant finance, quoi qu'ils en

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