CINQUIÈME PARTIE
disent, on livre les fragments à la curiosité de stupides bourgeois, ravis de tenir la léte d'un empereur entre leurs mains ! •
Je me redressai vivement, croyante une personnalité; mais Antoine n'avait point songé à faire une allusion ; car, se croisant les bras et m'apostrophant d'un ton radouci :
« Uis-moi, mon Augustin, est-ce que la France ne serait pas en droit de réclamer la léte et le bras de son roi Charles? II est vrai , qu'en France, le respect pour les morts n'est guère mieui observé qu'en Allemagne. A Paris même, dans ce centre de la civilisation , ne vend-on pas publiquement des squelettes , à
l'usage de messieurs les élèves en médecine? D'effrontés dentistes, jusque dans nos quartiers les plus aristocratiques, se gé-
nent-ils pour exhiber dans leur montre d'étalage une moitié de crâne humain, ornée d'un faux râtelier? et j'ai vu d'honnêtes marchands de bric-à-brac mêler à leurs tessons de Saxe ou de vieux Sèvres des têtes de chefs indiens , qu'on regarde , qu'on marchande, qu'on achète, que l'on emporte sous son bras, tout ainsi qu'on ferait d'une noix de coco ou d'un singe empaillé. C'est scandaleux, sais-tu? c'est tout simplement une violation du code civil et des lois ecclésiastiques, un outrage à la morale, à l'humanité... »
Antoine maugréait encore lorsque nous visitâmes en courant l'hôtel de ville, monument assez curieux, orné, de deux beffrois, dont le plus important est une vieille tour romaine coiffée d'un turban de plomb, en guise de clocher. Cependant, ce qui attira le plus mon regard ce fut un brave Teuton, enfoncé dans une niche de pierre, et jouant de l'accordéon en fumant et même en dormant. Je signale ce fait à la gloire de l'Allemagne, le seul pays du monde où le sommeil soit impuissant à interrompre les plaisirs de la pipe et de la musique.
Toujours continuant son anathème dithyrambique sur Charlemagne, sur les dentistes, les chefs indiens et les noix de coco, Antoine se disposait h allumer sa cigarette à la pipe du dormeur, lorsque, à l'un des deux beffrois, l'heure sonna bruyamment.
C'était l'heure de notre train de départ. Je poussai une exclamation, Antoine son juron habituel; l'homme à l'accordéon ne se réveilla pas et continua tranquillement à fumer et à jouer son air.
Nous prîmes congé de cet artiste somnambule en précipitant le pas.
Quand nous arrivâmes à la gare, Jean , depuis longtemps installé sous le vestibule, nous annonça qu^on n'attendait plfis que nous pour se mettre en route.
Nous nous dirigeons sur la Belgique.... Adieu, Allemagne!
A Verviers , visite de la douane belge. Mon vieux Jean faillit