CINQUIÈME PARTIE
Le Jardin zoologique de Bruxelles a sur notre Jardin des plantes de Paris, cet avantage de nous montref des animaux, non plus emprisonnés, verrouillés dans d'étroites cellules, mais ayant assez d'air et d'espace autour d'eux pour y jouir d'un semblant de liberté. Les hyènes ont là leur repaire et leur champ de récréation; les ours blancs de la mer glaciale, leurs rochers, du haut desquels ils plongent et se poursuivent dans l'eau, à la grande joie des spectateurs"; les loutres, de même. II n'est pas jusqu'aux agoutis et aux coatis, qui ne puissent s'ébattre aux rayons du solei!
belge, bien différent, il est vrai, de leur soleil des tropiques. Chez nous, dans notre grand établissement zoologique de Paris,
ces libres citoyens d^s pampas et des savanes dé l'Amérique,
détenus dans les parties les plus obscures et les plus inabordables du palais des singes, y sont ignominieusement con-
damnés à la vie de clapier. Ici les hérons, les pélicans guettent le poisson en se dandinant d'un air grave le long d'une, charmante petite rivière , ombragée d'arbres de toutes sortes. Chez nous, ils ne se dandinent pas; avec plus de gravité encore, et parfaitement empaillés, ils semblent tenir conseil dans une belle armoire à vitraux.
Heureusement, nôtre illustre et savant ami Geoffroy Saint- Hilaire, le deuxième de ce grand nom, va bientôt mettre ordre à tout cela.
« Pourquoi celte différence choquante, et tout à l'avantage de la Belgique? m'écriai-je ; le climat de Bruxelles est-il donc plus tempéré que celui de Paris?
— C'est le contraire qui a lieu, me dit Brascassin, notre guide dans cette exploration, mais les directeurs du Jardin de Paris se préoccupent plus de la science que des plaisirs du public; il en doit être tout autrement pour le Jardin de Bruxelles, entrepris, dirigé, soutenu par une société particulière, plutôt com- "" - — - — merciale que savante. Ici, on
paye à l'entrée , et chacun en veut avoir pour son argent; ce n'est point le gouvernement du roi qui soutient l'établissement
c'est le public, et, avant tout, les fondateurs associés ; il en est de même pour le Jardin de botanique. Dans ce pays , la mode (une bonne mode celle-là!) est si bien tournée vers Tassociation, que les académies, les hôpitaux, les théâtres et les bals publics, ont également leurs actionnaires et leurs abonnés. On y forme des associations mutuelles pour les choses religieuses ou politiques, aussi bien que contre la grêle et Tincendie; pour les concerts, les lectures, les cours publics, aussi bien que pour les actes de charité et même les enterrements. On y chante, on y danse, on y devient savant, on y acquiert des opinions consciencieuses, on y fait son salut, on s'y assure un convoi de première classe, le tout par souscription. Par souscription, depuis les plus riches jusqu'aux plus pauvres, chacun y est enrôlé sous une bannière quelconque, chacun y a son centre d'action, chacun y a son club. Ces clubs portent parfois les dénominations les plus bizarres. Il y a la société des Ennuyés, celle des Ennuyeux, celle des Hannetons, celle des Agathopèdes, celle des Gastrites, enfin celle des Pouilleux. Il y a même la Société de la femme qui crache le plus loin,
— Noble émulation I » murmura Antoine de son air le plus sérieux.
En rentrant à Bruxelles (car le Jardin zoologique est situé dans un des faubourgs), nous fûmes à même de juger, d'après l'inspection de quelques fontaines publiques, combien Y art naïf du moyen âge a laissé trace dans l'ancien Brabant. Une de ces fontaines représente un homme debout, et qui, pris d'un haut-le-cœur, la tête basse et la bouche ouverte, exgurgite une masse d'eau. L'aspect en est peu gracieux. Pour les personnes délicates, vu la concordance sympathique des sens entre eux, cette eau me semble devoir être purgative.
Plus loin, derrière cette merveilleuse place de THôtel-de- Ville , où le quinzième et le seizième siècle ont accumulé leurs chefs-d'œuvre de sculpture et d'architecture, un enfant, complètement nu, à l'angle d'un carrefour, satisfait sans vergogne à un petit besoin de nature, en faisant impudemment face au
public. ^ Cet enfant , c'est Mannekenpiss , Mannekenpiss , le premier bourgeois de Bruxelles, et l'idole du peuple, qui, de j^ ^^ génération en génération, a glorifié son inr^^^ji^^; tarissable inconvenance. Charles-Quint, dit- ^À? V ?:^' on, l'a créé gentilhomme; Louis XIV Ta fait ~ chevalier de Saint- Louis; Napoléon, cham-
^pIII / bellan, et peut-être bien baron de l'Empire; ^ les Bruxellois, enchérissant encore sur tant
d'honneurs, l'ont, par un vote unanime, nommé capitaine dans leur garde nationale , ce qui n'a nui en rien cependant à l'accomplissement de ses autres fonctions.
En dépit de son Mannekenpiss, de son Vomitorj de ses dames cracheuses, et quoique je n'aie fait qu'entrevoir, en passant, sa vraie physionomie, j'aime Bruxelles;, c'est un Paris au petit pied, un Paris sans trop de bruit, non sans mouvement; j'aime son parc, moitié grandiose, moitié pittoresque; j'aime sa population, active, industrieuse, comme celle de Paris, et qui témoigne si bien qu'on vient de laisser derrière soi la rêveuse Allemagne, à la marche nonchalante. De toutes les capitales de l'Europe, nulle ne doit ressembler autant à celle de la France que celle de la Belgique ; même ardeur, même langage, même facilité à s'émouvoir dans les crises politiques. Ici , m*a-t-on dit, la liberté se montre volontiers plus tapageuse, plus tracassière encore que chez nou*. Heureusement, elle y est mitigée par le respect , par l'amour du souverain. Ce souverain , un grand homme à force d'être un honnête homme, constitue le point central où tous les partis viennent se rallier, où tous les dissentiments viennent se fondre.
Par un singulier rapprochement, la rivière qui coule à Bruxelles, sauf la différence d'une lettre, porte le même nom que celle qui coule à Paris ; la Senne baigne les murs de la grande cité belge.
Outre son Jardin zoologique, Paris a encore quelque chose à envier à Bruxelles, c'est son Xeri-Robler.
A 1?aris, personne peut-être ne connatt le Xeri-Robler, sinon