‹ Le chemin des écoliersChapitre 39 sur 259 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Badois,qui se délectaient. à ma prononciation parisienne. Mais bientôt je devins plus attentif et moins disert.

Placée en face de moi, jeune , jolie, charmante, notre hôtesse, que j'avais entrevue à peine jusqu'alors, me regardait d'un air que je trouvai d'abord singulier. Je songeai à mon passe-port. Avait*elle reçu quelque avis ofiQciel de la police ? Mon postillon de la veille avait-il abusé de ma confiance en lui pour me dénoncer ? Je ne m'alarmai pas trop cependant. La réponse de Junius Minorel ne. pouvait tarder; elle me servirait de sauvegarde. Je m'imaginai ensuite que, ne m'étant présenté chez elle que sous la caution de mon cocher, qui ne me connaissait pas , l'hôtesse concevait quelques doutes sur ma solvabilité, surtout m'ayant vu arriver sans autres bagages que ma botte de fer-blanc , mon caoutchouc et mon parapluie. Pour mettre un à ses appréhensions, assez naturelles du reste, je tirai négligemment de mon gousset mon superbe chronomètre-Poitevin et semblai vérifier s'il était d'accord avec le cartel delà salle à manger. Cette adroite manœuvre me parut avoir réussi complètement.

Tout à coup, à mes idées de crainte et de défiance, en succédèrent d'autres d'un caractère iout opposé. La physionomie de la jeune femme non-seulement s'était adoucie à mon égard , mais elle se montrait, peu à peu, empreinte d'une bienveillance telle qu'il m'était impossible 'd'admettre que la vue d'une montre, cette montre fût-elle de Bréguet, à sonnerie, à musique, avec un entourage de diamants, eût opéré une métamorphose semblable.

Évidemment, son regard m'épiait, me parcourait, m'enveloppait, me demandant une explication dont je ne pouvais deviner le premier mot. De mon côté, je me mis à l'examiner avec plus d'attention. De l'examen, il résulta claire-

ment pour moi que mon gracieux vis-à-vis ne m'était pas inconnu. Mais où l'avais-je déjà rencontré?... dans quelles circonstances? Quoique physionomiste, je brouille assez volontiers les visages, et souvent il m'est arrivé de changer une

tête de place. Celle-ci, sur les épaules de qui m'était-elle d'abord apparue? Grave question! et pour la résoudre, croyant consulter ma mémoire, c'est mon cœur que j'interrogeai sottement; je me mis à le fouiller jusque dans ses plus lointains souvenirs.

Pou! vieux fou que j'étais! Mon hôtesse a de vingt-deux à vingt-quatre ans, le front lisse, les cheveux immaculés, complètement bruns, et si, aujourd'hui, mes anciennes amours* ne sont pas toutes grisonnantes, c'est que le cosmétique y a passé.

J'étais hors de voie. Décidément, je ne connaissais la jolie brune que pour l'avoir entrevue , sans doute , la veille , en arrivant.

Mais, alors, que me voulait-elle?

Seul, entre tous les convives, j'étais de nouveau l'objet de son inspection souriante et obstinée. A plusieurs reprises nos yeux se rencontrèrent; elle baissa lentement les siens, mais pour les relever presque aussitôt.

Y avait-il encore à s'y tromper? n'était-ce pas là une provocation flagrante? ma vanité redressa l'oreille. Légèrement animé par la bonne chère, et par un délicieux petit vin de Muskateller, il me passa par la tète des rêves d'autrefois; j'oubliai ma retenue habituelle, la date de mon acte de naissance; j'oubliai même la balafre faite par mon rasoir, et qui, recouverte alors d'une bande de taffetas d'Angleterre, devait, pour un galant, me donner une figure passablement grotesque. Je redevins jeune, je redevins poète; mon regard flamboya; ma tête se remplit de vapeurs à reflets roses ou dorés; il ne me répugnait plus trop de prolonger mon séjour à Carlsruhe. J'étais décidé à y attendre patiemment le retour de Junius Minorel.... Qui me pressait?...

Mes fatuités allaient encore recevoir un nouvel encouragement. .

Tandis qu'on prenait le café, ma jolie hôtesse, passant rapidement près de moi , moins de la voix que du geste , m'invita

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