PREMIÈRE PARTIE
' M. Brascassin, repris-je, est un garçon â'esprit^mais d'un esprit léger. Serait-il prudent de vous fier trop à lui? Connaissez-vous ses antécédents?
— Ils ne peuvent être qu'honorables, me répliqua-t-elle en redressant la tête. Il est d'humeur joviale, sans doute, même un peu moqueur, on me l'a déjà dit, mais si bon, si boni si généreux 1 Ahl monsieur, sans lui je serais morte de chagrin et de découragement! Je lui dois tout. >
Nous autres observateurs exercés, nous avons souvent le défaut de vouloir trop vite deviner la pensée sous l'enveloppe qui la couvre encore. J'interprétai la dernière phrase de ma jeune hôtesse dans le sens de mes idées préconçues.
■ Oui, lui dis-je, il vous a fait des avances de fonds, je le sais. D'un homme encorejeuneàune jeune fille cela a.
pu paraître étrange.compromettant pour votre réputation. Ahl si, dans un besoin d'argent , vous vous adressiez à moi, à moi voire vieil ami, h moi qui ai deux fois votre âge, personne n'y trouveraitàredire....»
J'allais continuer , mais , ma proposition à peiné formulée , il me
sembla entendre une voix frôle et grondeuse sortir de la poche de mon gilet. C'était celle de mon porte-monnaie chétif; cette voix me taxait d'imprudence et de fanfaronnade en
tranchant ainsi du généreux quand moi-même je songeais à faire un emprunt.
Sans attendre la réponse de Thérèse : « Ce Brascassin , me hâtai-je d'ajouter, à quel titre, sous quelles conditions êtesvous devenue son obligée? > Et mettant à profit ma récente conquête sur le vocabulaire du pays : ■ Est-il votre verlope, du moins? »
Elle me regarda avec stupéfaction , puis poriant les mains à son visage : < Lui, mon fiancé ! s'écria-t-elle : y a-t-il jamais songé? Y peut-il songer jamais! Suis-je digne d'un pareil bonheur I > Et elle se mit à pleurer k sanglots.
Je le compris, de nouveau j'avais été maladroit, ou .mal renseigné; 4a laissant se soulager par ses larmes, je repris mon bougeoir et regagnai ma chambre, tout à fait désorienté sur l'histoire de la fille du père Ferrière.
Pendant une heure encore je restai à ma croisée, aspirant l'air, méditant sur Thérèse, sur Brascassin, sur Junius Minorel, sur mon passe-port, sur l'état de mes finances, et, tout en songeant, je suivais machinalement du regard la bonne grosse lune allemande, qui se disposait à se coucher et semblait me conseiller d'en faire autant..
SourenEn de ChlIons-sur-FaCne. — Arrivée de Ipnius Minorel. — L'Angbis phénoménal. — Le chronomitra Poitetin. — Un accidcnl de chemin de 1er. — Déptrt de Carlsruhe.
L'intérêt, l'alTection que nous portons à nos amis se mesure souvent en raison des circonstances et même des localités; souvent l'eimui que nous éprouvons aide à nous donner les apparences des meilleurs sentiments. Ainsi, les ennuyés, faute de savoir à quoi employer leur temps, deviennent facilement obligeants, seniables, et même hospitaliers. Voili pourquoi en province le visiteur est toujours le bienvenu.
Il y a quelques années, je me trouvais à Châlons-sur-Saâne (car, quoi qu'en ait dit Antoine Minorel, j'ai déjà voyagé, rarement, il est vrai). A Châlons, j'avais à traiter d'une affaire contentieuse; je n'y connaissais personne; je n'y voyais que mes hommes de loi, tous aussi rogues, aussi maussades, aussi codifiés les uns que les autres. Au bout de trois jours de cette solitude, j'aurais donné tous mes amis pour faire la rencontre d'une simple connaissance. Au détour d'une rue, 6 bonheuri un visage m'apparatt, visage connu, visage parisien. A l'aspect de cet ami tant désiré, je fais un geste de joie radieuse. De son
côté, il ne parait pas moins ravi de me voir; nous marchons l'un vers l'autre , la main tendue. Tout à coup , un doute semble nous venir à tous deux à la fois; il ralentit son pas, comme je modère le mien, et, après nous être salués silencieusement, nous continuons notre route, en nous tournant le dos.
Ce monsieur n'était pour moi ni un
ami, ni une simple connaissance. Jamais
je ne lui avais parié; je ne savais ni
son nom, ni son état, ni sa moralité;
c'était un de ces visages qu'on rencontre
fréquemment à Paris, sur ie boulevard,
^* — voilà tout. Pour le moment, il était sans
doute aussi seul, aussi ennuyé, aussi dépaysé que moi à ChA-
lons-sur-Saône.
Eh bien, aujourd'hui, je me suis de nouveau laissé prendre à quelque chose, non de tout à fait semblable, mais dérivant de ce même ordre d'entraînement et d'émotions.
Je m'étais levé dans des dispositions assez maussades; les
oiseaux se taisaient; une brume me cachait le petit bois; je
trouvais que mon séjour dans le grand-duché se prolongeait
outre mesure , lorsque mon nom prononcé monta jusqu'à moi
du bas de l'escalier.
C'était Junius Minorel. Je pousse un cri; à peine vêtu, je
descends ies marches quatre à quatre, je
me précipite vers lui, et je l'embrasse
avec tous les témoignages de l'afTection
la plus tendre.
Or, jusque là, mes relations avec Junius n'avaient jamais été des plus intimes. Je l'avais rencontré deux fois chez son cousin Antoine , mon ami ; à chacune de nos rencontres, une discussion assez vive s'était élevée entre nous sur des questions philosophiques ou littéraires;
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une autre fois, j'avais été d'une partie de whist avec lui et contre lui ; les atouts s'étaient rangés de mon côté , et je l'avais fait chelème. A vrai dire, je ne devais donc le classer que dans la catégorie des simples connaissances.
Le calme parfait qu'il opposa à mes démonstrations, la froideur, empreinte d'étonnement, avec laquelle il répondit à ma chaleureuse accolade, me le rappela aussitôt. Je venais de presser un glaçon sur mon cœur, un glaçon en cravate blanche. Sous ce réactif réfrigérant, mon cœur et mon imagination, un instant surexcités, reprirent leur niveau ; mais alors je me trouvai complètement ridicule. Pourquoi m'étais-je ainsi laissé emporter ? C'est que , à Carlsruhe comme à Châlons-sur- Saône, l'ennui commençait à me talonner, c'est que j'avais besoin de voir un visage de Paris, c'est aussi que j'attendais de Junius Minorel, avec le passe-port qui devait me rouvrir les portes de la patrie, l'argent nécessaire poxir reprendre ma route. Quand je songeai que sous mon explosion de sentimentalité se cachait une question d'argent, d'argent à emprunter, j'eus honte de moi-même.
« Comptez-vous bientôt quitter la résidence , monsieur? me demanda Junius avec cette espèce de roideur que ces messieurs de la diplomatie revêtent à défaut de costume officiel.
— Aujourd'hui même, dès le prochain départ du chemin de fer, si cela est possible, lui répondis-je.
— Permettez, monsieur; un passe-port vous est d'abord indispensable, et le vôtre ne sera guère prêt avant le train d'une heure vingt minutes. »
Il prit son agenda de poche, et, après m'avoir demandé mes nom et prénoms, mon âge, ma profession, comme si je lui étais complètement inconnu : « Monsieur le vicomte de S..., . notre ministre plénipotentiaire, me dit-il, n'est pas visible avant midi; venez donc à midi et demi donner votre signature. »
Il m'envoya, de la tête et de la main, un salut protecteur et partit.
Et voilà rhomme dans les bras duquel je venais de me jeter si bêtement 1 un homme qui me disait monsieur 1 à moi, le meilleur ami de son plus proche parent I Et c'est à lui que je m'adresserais pour un emprunt? Jamaisl
Sans cette somme, nécessaire, indispensable, cependant, à quoi me servira mon passeport? Je m'habillai et courus en toute hâte à Carlsruhe, résolu de mettre ma montre Poitevin en gage. Elle valait mille francs; on me prêterait bien trois cents francs dessus; c'était plus qu'il ne me fallait.
Pendant une heure je parcourus la ville, cherchant un bureau du mont -de -piété, n'osant aller aux informations, tant je me sentais humilié et mal à mon aise dans ce rôle piteux d'un propriétaire aisé allant mettre sa montre en gage. J'inspectais une à une toutes les enseignes des maisons que mes faibles connaissances dans la langue allemande ne me permettaient pas toujours de traduire avec exactitude. J'y cherchais vainement l'équivalent de notre mot : Mont-depiété.
Au bout d'une heure de ce travail , mes idées s'étaient engourdies; je regardais encore, mais sans voir; je ne savais même plus ce que j'étais venu faire dans Carlsruhe. Malgré moi, mon attention se fixait non plus sur des enseignes, mais sur un homme , le seul homme qui parût vivre et s'agiter dans toute la ville.
C'était un Anglais. Jamais Anglais ne fut aussi curieux à observer. Que vient-on nous dire de messieurs les Grands-Bretons, qu'ils sont tous empesés, gourmés, compassés, bonshommes de bois? Celui-là, tout au contraire, était vif, alerte, remuant; rien d'automatique n'accusait la race; il devait être l'exception à la règle. 0 l'aimable petit Anglais I
Je l'avais rencontré d'abord du côté du château, dans le manche de l'éventail; les yeux en l'air, les mains derrière le dos, il semblait, comme moi, déchiffrer des enseignes. Une jeune fille, au pied leste, portant sur la tête un paquet de linge, passe devant lui; il court après elle; une conversation assez