PREMIÈRE PARTIE
rive s'engage entre eux. ■ Boni me dis-Je, c'est sa bonne amie! » A dix minutes de là, je le retrouve causant gaiement avec une autre ; puis , un peu plus tard, avec une troisième. « Boni il leur demande son chemin, ou des renseignements sur la ville. Peut-être, encore ainsi que moi, veut-il mettre sa montre en g^e , et est-il à la recherche d'un mont-de-piété. >
Un quart d'heure h peine écoulé, je le vois sortir du temple protestant, accompagnant une jolie servante. Tous deux s'arrêtent sur la place du Marché, près de la statuedu mai^ave Charles^uillaume; comme avait Tait mon jeune diplomate, mon Anglais tire un calepin de sa poche, et semble prendre des notes. Ah! il tient donc ses renseignements, enfinl... non complets, puisqueje le retrouve bientdt devant l'église catholique, abordant une jeune femme qui s'y rendait. Celle-ci ne lui permit pas de s'expliquer longuement. Elle l'interrompit par un signe négatif, accompagné d'une révérence, à laquelle il répondit en lui envoyant un baiser; puis, tournant sur ses talons, ij lit claquer ses doigts.
Ahl le singulier petit Anglais! Pourquoi ne s'adresse-1-iI ainsi qu'aux femmes? Est-ce un marcliand courant après la pratique? Mais il ne porte avec lui ni marchandises ni cartes d'échantillonsj est-ce un galant cherchant les aventures? Alors, quel Lovelacel
Avec ma sentinelle du parc, de si belle humeur sous les armes, cet Anglais phénoménal est, certes, ce que je vis de plus récréatif à Carisruhe.
Décidément, la capitale du grand-duché est une des villes les plus belles et les plus monotones qu'on puisse voir, monotone comme toutes les villes sans échoppes et sans boutiques. Figurez-vous notre rue Saint-Dominique, à Paris, se multipliant sur douze lignes obliques, reliées entre elles par d'autres rues
Saint-Dominique, demi-circulaires. N'y aurait-il pas de quoi y gagner le spleen? Non! je ne resterai pas un jour àe plus à Carisruhe. Mais, pour en sortir, qui me procurera l'argent nécessaire?... Une idée subitem'éclaire; je puis me passer de ce mont-de-piété invisible, introuvable!
Un de mes grammairiens de la maison Lebel est chef de gare au chemin de fer ; que me faut-il ? un crédit sur le chemin de fer. Grâce à lui, ma montre me servira suffisamment de caution. Combien j'étais loin de prévoir alors les tristes événements qui , pour moi , allaient signaler le cours de cette journée néfaste I
■ Ravi de l'idée, je me dirige à grands pas vers la porte d'Ettlingen , devant laquelle passe la voie ferrée. Sur l'horloge de l'embarcadère , je règle d'abord mon chronomètre à l'heure du pays, pour qu'on ne puisse mettre eh doute sa parfaite régularité. Je le tenais à la main, et, les yeux encore fixés sur l'horloge., je franchissais les premiers { '■■ ., , rails.... un cri, mêlé d'imprécations,
se fait entendre; un bras vigoureux me saisit par le collet, me repousse rudement, la montre m'échappe, et le train de Francfort, qui entrait en j gare en ce moment, ne me la rend ) que broyée, écrasée, laminée.
I Au lieu de mille francs, mon- fa- ^ meux Poitevin n'en valait plus que trente.
A la suite de cette déplorable calastrophe, que me restait-il à faire? D me restait h appeler à mon aide mon courage et ma philosophie, à vaincre une fausse honte, à triompher de mes répugnances. Sur-le-champ, je me présentai à l'hôtel de la légation, bien décidé à instruire M. Junius Minorel et de l'accident du chemin de fer et de la triste situation pécuniaire & laquelle il me réduisait.