DEUXIÈME PARTIE
lableau, sans se soucier d'examiner si la perspective et l'effet des plans secondaires sont les mêmes pour la statuaire que pour la peinture.
Devant ce Calvaire grotesque, Junius fit le signe de la croix. Je crus devoir m'abstenir par respect pour l'art.
Nous entrâmes ensuite dans une petite crypte , décorée en chapelle. Les murs en étaient garnis d'ex-volo, de petits bras,
de petites jambes, tortus, ankylosés, modelés sur plâtre; de petits tableaui de toutes sortes, témo^nant de guérisons miraculeuses, dues à l'intercession des saints, plus puissante dans le pays, à ce qu'il parait, que les eaux thermales.
Dans la crypte, et à ses abords, de bonnes gens, hommes et Temmes, se tenaient agenouillés, marmottant des patenAtres; Junius s'agenouilla comme eux , et , comme eux , il y fit sa prière.
La dévotion de mon jeune diplomate me devint suspecte. Junius a vingt-sept ans, de l'esprit; il a autrefois abordé les
sciences positives, qu'il semble aujourd'hui mépriser souverainement; il aime le monde, la toilette; il est toujours cravaté et ganté de blanc, même dans nos courses en forêt. Sous ces conditions, est-Il possible que ses pratiques religieuses n'aient d'autre but que les intérêts de son avenir.... céleste?
En sortant du cimetière, je lui demandai si, en réalité, il approuvait ou partageait les superstitions puériles de ces bonnes gens, superstitions qui ne tendraient à rien moins qu'à l'abrutissement de l'espèce.
« Je ne les partage point, me dit-il, mais je les respecte, et les crois nécessaires. »
Il partit de là pour me montrer dans notre monde deux sociétés distinctes , vivant l'une sur l'autre , l'une par l'autre , celle-ci dans les ténèbres , celle-là dans la lumière , le tout pour le plus grand intérêt de la vraie civilisation. Il me cita avec tant d'autorité Machiavel, M. de Bonald, et Joseph de Maistre, que je restai muet, étourdi, presque en admiration devant lui.
Junius MInorel , ce jeune homme si bien ganté , n'est rien moins qu'un esprit fort.