DEUXIÈME PARTIE
des sièges du haut desquels les Juges lançaient leurs arrêts. Une table de grès, incrustée dans la muraille, représentait je ne sais quelle cérémonie funèbre où des femmes jouaient le
rôle de croque-morts. Après un examen silencieux, après avoir franchi un labyrinthe de corridors, en apparence inextricables, nous nous trouvons tout à coup dans une grande salle , plus sombre , plus sinistre que toutes les autres. Des chevilles de fer, des chaînes, des crampons rouilles, en garnissent les murailles noircies et suintantes : < Voici la chambre de la question , dit notre guide d'une voix sépulcrale et en promenant son Jlambeau autour de ces parois encore tachées de sang : c'est ici que les malheureuï, placés sur le chevalet, étaient tenaillés, torturés, le front serré par un cercle de fer qui allait en s'étrécissant, et les pieds sur un brasier. ■
J'étouffais dans cette atmosphère, et à l'idée de toutes les souffrances dont cette salle avait été le témoin, une sueur froide me perlait au front. Je regardai Junius. II souriait en mordillant le bout de sa canne
t Vous êtes bien bon, me dit-il, de vous émouvoir à ce point pour si peu de chose!
— Si peu de chose! m'écriai-je avec une voix presque aussi sépulcrale que celle de notre guide; et, d'un geste plein d'éloquence, je lui montrai les instruments de torture et de mort qui nous entouraient.
— Autrefois, me répliqua-t-il avec le plus beau sang-fi-oid
du inonde, quand l'ennemi faisait irruption dans la contrée, ces vastes caveaux recevaient les femmes, les enfants, les troupeaux du pays , et ces terribles anneaux , ces chaînes , ces crampons de fer n'ont servi qu'à attacher des vaches et des baudets. J'ai, jusqu'à ce moment, respecté vos illusions, mon cher compagnon ; il vous fallait des francs-juges, va pour des francs-juges! Mais dès qu'ils en viennent à vous causer la sueur d'angoisse, à vous comprendre au nombre de leurs torturés , je les supprime. Aucun tribunal weimique n'a siégé ici. »
Il est de certaines émotions pénibles qui ne sont pas sans douceur ; je tenais à conserver les miennes ; je lui fis observer que par leur sombre majesté ces souterrains témoignaient d'eux-mêmes n'avoir jamais servi qu'à l'accomplissement d'une œuvre mystérieuse et terrible; il persista dans son opinion de paysans et de bétes à cornes; je m'obstinai dans la mienne touchant les francs-juges.
Quant au guide , comme on ne lui avait appris qu'à nommer chaque chambre, avec accompagnement d'une phrase redondante, il s'abstint de prendre part à la discussion. Après nous avoir fait passer sur un petit pont, dont les planches disjointes, largement espacées, laissaient arriver jusqu'à nous un air humide, imprégné d'une odeur de tombe, se retournant tout à coup :
« Voici les oubliettes 1 » exclama-t-il de sa même voix macabre.
Je pris une pierre; je la laissai tomber par un des interstices du plancher ; elle mit dix secondes à arriver au fond.
Je croisai les bras, je regardai Junius :
« Eh bien? lui dis-je.
— C'est un puits, » me répondit-il.
J'étais outré de sa persistance.
Je demandai au guide si on n'avait pas conservé le souvenir traditionnel d'un de ces événements tragiques accomplis dans les temps anciens et le nom d'une de ces grandes et illustres victimes, précipitées au fond de ces oubliettes.
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Il me dit savoir, de science certaine, qu'autrefois, quand il était bien Jeune encore, un petil chien nommé Love, entré, à la suite de son maître , dans les souterrains, avait disparu entre les planches du pont. Le maître était Anglais, par conséquent trèsriche ; il avait offert des sommes énormes pour qu'on allât chercher son chien, mort ou vif, au fond des oubliettes. Avec le chien, retiré sain et sauf, on en rapporta l;
une poussière moitié
blanche, moitié rouge,
laquelle ne pouvait provenir que de débris d'ossements humains, et de lames de fer réduites en poudre par le temps.
je ne trouvai pas que l'aventure dudit Love rentrai dans une classe d'événements historiques assez importants pour m'en faire une arme contre Junius Minore!.
Plus j'étudiais le caractère de celui-ci, plus je le trouvais étrange ; il m'était difficile de faire concorder ensemble ses manières d'une politesse si correcte, son langage, toujours si calme et si mesuré, avec sa ténacité et l'exagération évidente de quelques-unes de ses opinions. Heureusement , ses aveux me venaient en aide dans mes observations psychologiques.
Gomme nous sortions des souterrains de Neu-Schloss, notre discussion se continuant, il eut envers moi certains mouvements de vivacité qui me surprirent.
Va instant après, il me faisait des excuses, et s'accusait, avec une bonne grâce parfaite, de sa propension naturelle à la colère et même à la violence. Oui l'eût jamais pensé? ainsi que
SocrMe, Junius était d'un tempérament bilieux et sanguin; et comme un tel tempérament ne convient pas plus à un diplomate qu'à un philosophe, pour le modifier, pour le vaincre, il se soumettait, toujours dans l'intérêt de son avenir, à un régime calmant et réfrigérant fort à la mode en AUem^ne.
Non-seulement il usait des eaux thermales de Bade , auxquelles il avait foi entière ; non-seulement il achevait là sa cure de petit lait, commencée k Heidelberg, mais il comptait bien, à sa rentrée 4 Carlsruhe, s'y soumettre à une cure de jus d'herbes, puis enfin, l'automne venu , pour compléter la déroute de l'ennemi, à une cure de raisins, non moins efijcace que les deux autres.
Iteaucoup de personnes pensent à tort que pour faire un bon diplomate il sufiit de la science du droit international et de plusieurs décorations étrangères; dans beaucoup de cas, le petit lait et les jus d'herbes ne sont pas moins indispensables.
U muzlËMË SiLCLB. — Le Balddeit.
La veille, Junius m'avait présenté au Casino de Hollande, où s'assemblent les curieux et les arcliéologues du pays. Il y a là une bibliothèque peu nombreuse, mais composée exclusivement des ouvrages ayant rapport à l'histoire et aux traditions du grand-duché. Je trouvai au Casino des gens excellents, de ces bonSj de ces vrais Allemands qui digèrent aussi facilement la science que la bière; aussi n'en paraissent-ils nullement gonflés.
Ce soir, avec eux, j'ai accompagné Junius à la nouvelle Trinkhalle, où se tiennent les distributeurs de petit lait. Devant la nouvelle Trinkhalle, qu'il faut bien se garder de
confondre avec l'ancienne s'élève en forme de portique, une longue galerie soutenue par des colonnes d'ordre corinthien. Entre chaque paire de colonnes, sur le mur du fond , se détachent quatorze fresques dont chacune a pour sujet une légende du pays. Ces fresques, j'avais déjà eu occasion de les examiner à loisir ; ces légendes, j'en connaissais le sujet, grâce à une petite brochure explicative que Mme Marx m'avait complaisamment déterrée dans son cabinet de lecture. Une seule m'avait paru mériter attention, celle de i'image de Keller.
•' Un jeune châtelain badois , du nom de KelIer, assez dissolu dans ses mœurs, traversant le soir les bois de Kuppenheim, y avait, à deux reprises, rencontré une dame voilée, qui, à son approche , s'était abîmée sous terre. 11 lit creuser à l'endroit où il l'avait vue disparaître; il y trouva les débris d'un autel romain, puis une statue mutilée, dont il ne restait d'intact que le buste. Ce buste était d'une grande beauté, et Keller, toujours porté à la galanterie, eut regret que sa nymphe de pierre ne pût devenir femme , comme la Galatée du sculpteur grec.