‹ Le chemin des écoliersChapitre 67 sur 259 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

vers le treizième ou le quatorzième siècle; si le peintre, U. GoEtzenberger, n'a pas, dans un but facile à comprendre, fait choix d'un sujet plus moderne , c'est que , probablement , le miracle ne s'est pas renouvelé depuis; c'est du moins ce qu'on pourrait méchamment supposer. Loin d'admettre votre preuve , je déclare ce tableau tout à fait compromettant pour les vertus thermales des eaux de Bade, et je demande sa suppression au nom des intérêts les plus sacrés du pays. »

Cette fois, messieurs du Casino furent de mon avis, et, après avoir applaudi en riant à mon argumemation , ils décidèrent qu'une requête serait adressée par eux à l'autorité pour faire remplacer cette fresque insolente.

J'avais pris ma revanche sur Junius.

ils le

ches ou rouges , à fleurs doubles et hautes comme des arbres , répandent sur vous leur ombrage et leurs douces senteurs ; sur le versant des montagnes qui lui servent de cadre s'élancent les grands épilobes, tes prunelliers éclatants, des potentilles monstres telles que je n'en avais Jamais rencontré,... dans aucun herbier de ma connaissance; les stellaires, les lychnides, les prénanthes el le^ digitales pourprées, les mélilots.

les saxifrages granulés, les lamiers blancs, jaunes ou rouges, y fourmillent; le long de ses cours d'eau fleurissent les alisma, les flambes jaunes, les petites renoncules flammettes, et les jolies persicaires roses s'y alignent par bandes innombrables ; dans ses prairies , les gentianes , les orchis , les anémones , les polygala, reflètent doucement leurs teintes variées, et jusqu'aux bords des chemins l'adorable myosotis semble venir dire au voyageur comme à l'amoureux : « Ne m'oubliez pas! »

Non, on ne vous oublie pas dès qu'on vous a connu, riant séjour des fées; on vous aime, eût-on d'abord médit de vous, et fait votre connaissance à ses dépens.

A Badè, j'en suis certain, les joueurs malheureux ne se tuent pas; la nature y est trop belle. Quant à moi, cette sotte idée ne m'est pas un instant venue en tête,

L'amour des fleurs suffit à faire apprécier le caractère d'un individu, a-t-on dit ; leur culture, partout multipliée, peut de même révéler celui d'une population.

Ici, comme à Carlsruhe, la. porte des maisons, les croisées, les balcons en sont surchargés. On a des vitrines devant sa fenêtre pour les protéger contre le froid des nuits , ou tes rigueurs des derniers jours d'automne. Dans les plus humbles chalets des bûcherons, dans ces chaumières délabrées, jetées çà et là sur les pentes de la forêt, on y cultive de beaux rosiers dans de vieilles marmites hors de service ; de grandes giroflées montent la garde sur les marches des escaliers extérieurs ; mais la plante dont les pauvres gens se font le plus honneur, c'est le sédum de Siébold , avec ses jolies fleurs roses, et ses petits disques charnus, étages, en guise de feuilles, les uns sur les autres.

Cette plante délicate, chinoise de naissance, demande des soins pour être conservée; elle redoute le froid des hivers, les gelées tardives du printemps; il lui faut un abri, de la chaleur, presque sa place au coin du feu, et, je le répète, le sédum de Siébold est la décoration des plus humbles chaumières. Ce fait seul, selon moi, suffirait à l'éloge de la population badoise.

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La culture aussi bien que la découverte d'une fleur rehausse un homme à mes yeux, et les braves, qui, dans les eaux de l'Amazone, au milieu de mille périls, ont été conquérir la Vieloria Regii, at^ourd'hui ta merveille de nos serres, me semblent

non moins estimables que leurs confrères les conquérants de villes et de provinces.

A Bade, les arbustes d'agrément croissent en pleine rue, adossés aux murs; des orangers en caisse, des grenadiers, des lauriers roses, des pittosponim, ornent en dehors la façade des riches maisons el des principaux Gastliam; ils y restent jour et nuit; et, généralement, chacun d'eux est orné d'une élégante étiquette de porcelaine indiquant son nom latin.

< Et les gamins de Bade, demandai-je en rentrant de cette course botanique, à mon hôtelier, l'excellent M. Heiligenthal, ne font-ils pas parfois des bouquets à vos dépens?

— Jamais! me répondit-il sans hésiter.

— Mais vos étiquettes de porcelaine ainsi livrées à leur merci ,

représentent une certaine valeur monétaire ; il doit en disparaître de temps en temps.

— Ohl non, ce serait un vol. »

Mot sublime, et qui m'inspira Testime la plus profonde pour toutes les classes de Badois , les gamins y compris.

M. Heiligenthal me remit alors une lettre à mon adresse et datée de Paris. C'était la réponse de Donon et Cie. Il m'ouvrait un crédit illimité sur la maison Meyer, de Bade.

Maintenant rien ne s'oppose plus à ma rentrée en France ; mon passe-port est en règle ; mes ressources pécuniaires sont assurées. Il était temps 1 Je ne possédais plus que quinze centimes d'argent de poche I

Cependant, ô abîme du cœur de l'homme I depuis que je tenais en main mon moyen de délivrance, mes désirs impérieux du départ, mes élans vers la patrie semblaient s'amortir d'euxmêmes. Deux jours m'étaient encore nécessaires pour compléter mes études. Bade la magicienne me retenait enlacé dans les rets de ses mille séductions. Elles étaient d'autant plus grandes, ses séductions, qu'à cette première époque de l'année les étrangers n'y affluaient pas encore ; c'était un Éden presque solitaire, où les fleurs semblaient ne s'épanouir,'les concerts ne se faire entendre que pour ma propre satisfaction; j'aurais pu croire que la ville ne prenait ses airs de fête qu'en mon honneur. Partir, c'était presque de l'ingratitude ; je craignais de laisser le vide derrière moi ; je craignais de faire de la peine à M. Bénazet I

Je songeai d'abord à renforcer ma garde-robe quelque peu insuffisante. Je me débarrassai de mon caoutchouc ; il faisait un temps superbe; d'ailleurs, en cas d'averse, n'avais-je pas mon parapluie? J'achetai un pardessus d'été sous lequel ma redingote marron, qui ne s'attendait pas à venir à Bade, put cacher ses vieilles cicatrices; j'achetai en sus un pantalon de rechange, des souliers vernis et un chapeau de soie, ma casquette n'étant pas toujours de mise dans ce pays des élégances.

En faisant emplette d'un chapeau, je ne prévoyais pas tout ce que je me préparais de déboires.

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