DEUXIÈME PARTIE
Je quittais mes fournisseurs, lorsque je rencontrai Junius, qui sortait de l'église. Je lui fis part du ravitaillement complet de jnes finances, de ma promenade du matin, promenade à la fois botanique et philosophique, et comment rien que par une inspection florale, j'avais pu porter un jugement certain sur la prospérité et la moralité d'un pays, où nul ne songeait à voler les étiquettes de porcelaine.
Junius sourit; il sourit en se frisant la moustache, comme lorsqu'il s'ap{>rêtait à me contredire.
« Gardez votre estime et votre admiration pour une occasion meilleure , » me dit-il.
J'allais me récrier, mais je commençais à en avoir assez des discussions ; je me tus ; il continua :
«Ce qui prouverait contre la prospérité du grand-duché, c'est l'émigration continue qui éparpille sa population , soit en France, soit dans les autres États de l'Allemagne. Savez-vous quelle est la ville où se trouve le plus de Badois ? C'est Paris ; la statistique Ta constaté. Or, l'émigration chez un peuple est toujours une preuve de malaise et de misère. Quant à la moralité des habitants de ce pays, je veux bien reconnaître que parmi eux les voleurs et les meurtriers sont rares; mais on y trouve pis que cela, et en quantité, des brouillons politiques. »
Une fois ce mot politique prononcé, j'ai toujours eu pour habitude de rester bouche close; à ma bouche déjà close je mis le double tour.
* Il y a trente mille Badois à Paris, reprit Junius; presque tous ces Badois sont tailleurs ; presque tous ces tailleurs sont endiablés de démagogie; ceux-ci ont inoculé la peste à leurs compatriotes, et voilà pourquoi après notre révolution de 48^ quoique jouissant depuis trente ans d'une constitution libérale et d'un gouvernement paternel , le grand-duché arbora un des premiers en Allemagne le drapeau de l'insurrection, chassa le prince alors régnant et le força d'abdiquer.
« C'est ainsi, poursuivit-il, en s'arrêtant pour prendre une pose de tribun, la tête haute, et le pouce dans l'échancrure de
son gilet, c'est ainsi que les peuples, dès qu'ils ont absorbé cette dose de liberté qu'ils peuvent digérer convenablement, au milieu de la situation la plus calme, la plus prospère, las d'un régime qui leur donne tout h la fols force et repos, s'affolent tout à coup , et rêvant bombances et oi^ies démocratiques, réclament leur droit à l'indigestion! »
C'était évidemment là une phrase de portefeuille, une phrase qu'il tenait en réserve pour l'avenir, et dont il voulait étudier l'effet sur moi.
Je me contentai de hocher la téta, et nous allâmes d^euner ensemble à la Beslauraiion , où l'attçndaienl deux de ses amis.
A la Restauration, je rencontrai un des habitués de la maison Lebei, de Carlsruhe, Après quelques mots échangés, touchant certaines questions grammaticales, il me donna des nouvelles de Thérèse, il parait que depuis mon départ Thérèse chantait du matin au soir.
Tiùie k 1a cascade de Geroldsau. — U Cnoii-itux-BfQuiLLEs. — La craibb du [HiBLE ET LA citAlliE DS l'ange. — Lea promenades dj clachtr de Slrasbourg. — Comme quoi lea peintres paysagistes ne sa connaissent pas eu paysagM. — Les cordons de aonneltea. -
De nos deux convives, amisde Juniu3,riin était un littérateur émérite, très-connu ; je n'ose citer son nom ; l'autre, un peintre paysagiste. Pendant le déjeuner, expédié lestement, on décida
une excursion dans la montagne. Nous fîmes venir une voiture , et fouette , cocher 1
Une route délicieuse nous conduisit d'abord au village de Geroldsau. lÀ, sous un riche massif d'arbres, nous rencontrâmes un groupe de beaux enfants se faisant une parure des fleurs qu'ils venaient de cueillir. Cette vivante image du printemps rafraîchissait l'âme. Je croyais voir notre peintre et notre littérateur s'extasier devant ce tableau. A eux deux, ils firent un calembour par à peu près; ce fut tout.
Mettant pied à terre , nous longeâmes les pentes d'une jolie vallée, encadrée entre les rives du Grobach et de hautes collines couvertes de sapins, pour aller visiter une cascade célèbre dans le pays, et qui nous sembla ne devoir sa réputation qu'à son bon voisinage.
Ici, le touriste, s'il prend des notes, doit tout examiner de près avant de décrire.
Non loin de la cascade, voyez-vou^, à travers sa poussière humide, se dessiner un château fort en ruines, avec ses créneaux, son vieux pont délabré et ses tourelles, dont la plus haute est surmontée d'an télégraphe?
Comment ce télégraphe , retiré du monde, est-il venu s'enterrer au milieu de sapins incompara-
y£^ -^,___ , f^^n,.^ blement plus élevés
que lui ? C'est que chflteaii fort, tourelles et télégraphe ne sont qu'une moquerie de pierre, une illusion de bois et de granit. Franchissez la cascade, abordez la réalité, vous trouvez un ror