DEUXIÈME PARTIE
Laissant donc Geroldsau à notre droite ou à notre gauche..., je ne certifie rien (il n'est pas facile de s'orienter au milieu de ces routes tournantes, souvent masquées par un double rideau d'arbres verts), nous contournâmes les montagnes pour aUer, loin de là, rejoindre, à la base du Mont-Mercure, les prairies de Rottenbach. De ce côté se trouvent la Chaire du Diable et la Chaire de VAnge^ immenses rochers, du haut desquels, selon la tradition, Satan et l'esprit du Seigneur se sont disputé, dans les temps anciens, la possession du pays.
« Si l'on en croit nos savants légendaires, dit Junius en m'apostrophant malicieusement du regard, lorsque les premiers prêtres chrétiens vinrent enseigner l'évangile dans cette forêt , le diable , furieux , accourut de l'enfer à Bade par le chemin souterrain que suivent les eaux thermales....
— C'est sans doute depuis ce temps que les eaux de Bade sont sulfureuses, » se hâta de dire le littérateur émérite, qui jusqu'alors avait conservé vis-à-vis de nous les calmes apparences d'un grand homme muet et ennuyé.
Nous avions escaladé la Chaire du Diable, bien plus abordable que celle de l'Ange. Dans la direction de Bade, au versant des montagnes couvertes de sapins, sur le fond noir du vieux feuillage , des nappes de lumière faisaient ressortir le vert jaunâtre des jeunes pousses , tout éclatantes , toutes brillantées. On eût dit des bouquets de topazes étoilant les sombres massifs. Dussé-je être accusé d*hypocrisie verdoyante y les plus simples tableaux de la nature m'impressionnent vivement; des cinq sens complémentaires, c'est celui que je possède au plus haut degré. Comme toutes les âmes expansives, j'avais besoin de communiquer mes impressions. Junius, debout près de moi et le lorgnon à l'œil, paraissait s'associer à mes extases. Je lui fis un de ces signes de tête interrogatifs, qui suppléent si bien à la parole. Il se retourna de mon côté , et laissant retomber son lorgnon : « Quelle est donc cette Thérèse qui , au dire de ce monsieur, chante depuis votre départ? » me dit-il du ton placide d'une causerie faite au coin du feu.
ISk LE CHEMIN DES ÉCOLIERS.
Outré de voir ainsi Thérèse s'interposer brusquement au railieu de mes contemplations, je tournai le dos à mon diplomate, cherchant un autre compagnon dont la pensée fût plus en harmonie avec la mienne.
Le littérateur émérite tenait la visière de sa casquette complètement abattue sur ses yeux; il avait la vue tendre, et le soleil lui faisait mal. Quant au peintre paysagiste, je le trouvai tout occupé d'un travail , dont l'importance et le but m'échappèrent d'abord. Il avait enfoncé sa canne dans un trou de taupe et la faisait tourner circulairement , à la force du bras, comme pour agrandir l'orifice de la taupinière.
Nous étions déjà au bas de la Chaire du Diable, prêts & remonter en voiture, que cette grave occupation le retenait encore à la même place.
D'autres spectacles., plus grandioses que ceux des prairies de Rottenbach, frappaient nos regards à mesure que nous avancions vers l^bernstein. Sur les flancs de la route que nous parcourions grondaient des torrents , se frayant un passage vers des précipices creusés îi d'immenses profondeurs. Des sapins et des mélèzes allaient en s'exhaussant devant nous à perte de vue , ou s'enfonçaient tout à coup en formant de gigantesques entonnoirs.
Parfois, sur notre droite, un double escarpement de la montagne nous laissait voir des plaines sans lin, des villages, des rivières, des clochers tour à tour surmontés àl'horizon parla flèche de Strasbourg.
La flèche de Strasbourg est dans le pays de Bade le coin|^