‹ Le chemin des écoliersChapitre 71 sur 259 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

ment de toutes les belles perspectives. Ici , chaque fois qu'une échappée de vue s'ouvrait pour nous du côté des plaines nous l'apercevions, tantôt perforant un nuage de sa pointe aiguë, tantôt droite, solitaire, se déplaçant avec lenteur et régularité d'un point à l'autre, comme une haute sentinelle chargée d'inspecter l'horizon. Elle nous suivait et tournait avec nous, selon les circonstances de la route. Voici, au loin, un petit village étendu au milieu de ses champs de colza ; le village apparaît à peine, mais son clocher s'élance vers le ciel; son clocher, c'est la flèche de Strasboui^, qui, placée à six lieues dudit village, nous regarde sournoisement par-dessus sa tète. Là-bas, planant sur les dômes de la forêt, voyez-vous un arbre incomparablement plus élevé que les autres? Cet arbre, c'est encore le clocher de Strasbourg.

Le clocher de Strasbourg, je l'ai vu des hauteurs du Fremesberg, du vieux château de Bade, du Château-Neuf , du Mont- Mercure; combien alors il m'a semblé plus imposant que lorsque j'avais eu l'honneur de lui être présenté dans sa ville natale! A Strasbourg, vu de près et même de la rue des Grandes-Arcades, il ne m'a que médiocrement étonné; j'ai eu peine à reconnaître en lui le plus haut personnage entre les monuments élevés par la main des hommes. Hommes ou clochers, il faut à chacun sa perspective, son horizon, son éloignement.

Dans un des sites les plus romantiques de la forêt, d'où l'œil découvre les belles vallées de la Mourg, et, dans le lointain, les Vosges, je demandai que la voiture s'arrêtât; j'avais besoin d'admirer sur place ; les chevaux avaient besoin de se reposer.

Cette fois encore, à ma grande surprise, notre peintre paysagiste me sembla peu émerveillé; il alluma son cigare > et, debout devant un de ces gros arbres qu'on appelle des hollandais y parce qu'ils sont destinés à la marine de laHol* lande , il se mit à examiner curieusement les déchirures et les rugosités de son écorce. Poussé à bout, je lui demandai son avis sur le tableau qui nous environnait. Il jeta un coup d'ceîl

de haut en bas, Qt un demi-tour sur lui-même, et me répondit par ces mots: • Lumière mal distribuée, ciel invraisemblable. > Les peintres paysagistes ne se connaissent pas en paysages. Cela a tout l'air d'un paradoxe, et, comme tant de soi-disant paradoxes, rien n'est plus vrai. Pour les peintres paysagistes, la nature n'est pas une assez habile arrangeuse. Le chic de l'atelier lui fait défaut. Quand on croit ces messieurs en admiration devant un beau site, de ce site, le plus souvent, ils n'oiit observé qu'un mouvement de terrain, une roule tournante, un détail dont puisse profiter l'œuvre en voie d'exécution. Tout ce qui ne peut rentrer dans leur toile de 75 centimètres de large sur 40 de haut les laisse volontiers indilTérents.

Du reste, dans un autre ordre de faits, il en est ainsi des littérateurs et même des savants. L'auteur dramatique, dans ses lectures, se laisse alléclier avant tout par les passages qui peuvent lui fournir une scène, -une situation, un sujet. Le surplus, descriptions, observations de mœurs, développements des caractères, tout ce qui fait l'âme du livre, lui glisse sous le pouce sans fixer son regard.

J'ai ouï parler d'un érudit, membre de plusieurs sociétés savantes, qui, durant des mois entiers, est resté la tête penchée sur sa table , surchargée d'in-folios grands ouverts , le tout pour savoir si les anciens avaient connu les cordons de sonnettes. Plutarque, Strabon, Hérodote, Pausanias, composaient

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