‹ Le chemin des écoliersChapitre 76 sur 259 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

son sabot y nous fîmes piteusement notre entrée dans la ville.

J'ai omis de le dire^ depuis quelques instants, il pleuvait à verse , ce qui n'aidait pas à nous réconforter.

Comme la voiture débouchait sur la place : Gasthavs! m'écrîai-je victorieusement à la vue de ce mot inscrit en grosses lettres sur la maison de poste. Gasthausl un restaurant 1 nous sommes sauvés!

« Lisez Gatshaus, dit alors notre littérateur émérite, car c'est là évidemment notre mot familier gâte-sauce , défiguré par une transposition de lettres. »

J'ai honte de rapporter ce jeu de mots pitoyable, surtout émanant d'un homme d'une si grande réputation; cependant nous en rîmes beaucoup, et notre hilarité. durait encore lorsque notre voiture s'arrêta devant l'hôtel de la Poste.

Un rapide examen de la maison nous ramena tout aussitôt à la gravité de la situation.

Dans une salle du rez-de-chaussée, parfaitement calme et tranquille , plusieurs femmes , servantes ou maîtresses , s'occupaient de lingerie; dans une autre, un monsieur, installé devant un métier de tourneur, confectionnait des bâtons de chaises. C'était le maître du logis.

< Monsieur, lui dis-je, lorsque, selon l'usage, il fut venu à notre rencontre , auriez-vous , par hasard , de quoi nous donner à manger?

— Pourquoi pas? » me répondit-il sans paraître offensé de cet irrévérencieux par /Mward, qui avait trahi mes terreurs secrètes.

Nous n'étions pas encore tout à fait rassurés. « Et que pourriez-vous nous donner? repris-je.

— Tout ce que vous voudrez , messieurs. »

Nous nous regardâmes, étonnés de l'aplomb de ce Vénitien.

« Monsieur, lui dit alors notre littérateur émérite, voulant rabattre un peu de cette jactance , pour ma part un bon cuissot de chevreuil, cuit à point, me plairait fort; toutefois, je me contenterai d'im morceau de fromage , faute de mieux.

— Un cuissot de chevreuil? très-bien, dit Thôte.

— Un coq de bruyère me flatterait de môme, interrompit Junius en se frisant la moustache.

— Un coq de bruyère? très-bien, répéta Thôte; il m'en est arrivé un justement ce matin. »

Nous crûmes à une mystification. Pour le pousser à bout : « Avez-vous des truffes? demanda notre peintre paysagiste.

— Ce n'est guère la saison, messieurs; cependant il nous en reste de conserve, au vin de Champagne. Au surplus, si vous voulez bien vous en rapporter à moi, je vous servirai un dîner. »

En Allemagne, un dtner signifie un repas à prix fixe, que le mattre du gasthaus compose à son gré et selon les ressources dont il peut disposer. C'est une table d'hôte au petit pied.

Malgré le sérieux de. ce tourneur de chaises, le doute nous restait implanté dans l'estomac plus profondément que jamais. Le littérateur émérite prétendait que notre Vénitien-Badois était un gascon , et qu'au lieu du coq de bruyère et du cuissot de chevreuil nous aurions deux omelettes, l'une au lard, l'autre au beurre.

En attendant ce dtner hyperbolique, nous profitâmes d'une éclaircie pour aller visiter la ville.

Gernsbach mérite d'attirer l'attention du voyageur qui n'est pas affamé.

De Gernsbach partent ces immenses trains de bois qui, charriés par la Mourg jusqu'au Rhin , par le Rhin jusqu'à la mer du Nord , vont approvisionner la Prusse , la France et la Hollande de planches, de poutres et de mftts.

La Mourg, vu l'étroitesse de ses rives, ne les voiture d'abord que par fragments ; quelquefois même un seul arbre, mais immense, flotte à sa surface; d'autres le suivent, puis d'autres encore. Le Rhin recueille, réunit, enchaîne les uns aux autres ces débris épars, et en compose ces radeaux monstres, sur lesquels une population tout entière semble émigrer ; des passagers par centaines suivent avec eux le cours

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