DEUXIÈME PARTIE
du grand fleuve. Sur ces îles flottantes, parsemées çà et là de petites cahutes en planches ou en clayonnage, les mariniers sont à la manœuvre; de nombreux groupes de femmes, assises sur des tapis de joncs, tricotent; des jeunes filles, devant un fragment de miroir, peignent leure longs cheveux, qui, en se déroulant au vent, forment comme les blondes banderoles de cette flotte sans voiles et sans cordages ; et les bons bourgeois de Goblentz ou de Cologne , en se mettant le matin à leur fenêtre , se frottant les yeux , se disent : « C'est la forêt Noire qui passe. »
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Oui , la forêt Noire] seule a fourni ces madriers , ces poutres , ces sapins, qui, par milliers, forment le solide et raboteux plancher de ces gigantesques radeaux.
Mais par quels efforts de la mécanique a-t-on pu faire descendre jusqu'à la Mourg ces vieux arbres souvent placés à des hauteurs et sur des escarpements inabordables aux chevaux? Le moyen est simple et peu dispendieux.
Vers la fin de l'automne, on a fermé par des écluses les petites vallées échelonnées le long de la montagne; l'eau des pluies et des sources s'y est amassée lentement ; les neiges de l'hiver ont achevé de les combler. Profitant de toutes les pentes obliquant de haut en bas , on a déjà fait glisser vers chacune de ces petites vallées les arbres voisins, ébranchés en même temps qu'abattus. Tout aussi bien que les sapins vulgaires, les
rois des grands taillis et des roches escarpées se sont dirigés vers les réceptacles communs. Quand les chaudes bouffées du printemps ont fondu les triples couches de neige et de glace, alors arrive le jour de la débâcle. Les écluses sont ouvertes; les cascades furieuses entraînent avec elles le dépdt qui leur a été confié , et c'est là un spectacle merveilleux que de voir, au milieu de ces eaux écumantes , se redresser, s'entre-choquer ces grands arbres, ces gros hollandais, semblables à des géants foudroyés ; la forêt de Macbeth ne marche pas , elle court , elle se précipite ; la montagne tremble , les cataractes mugissent ; et durant cette terrible avalanche et tous ces bruits étourdissants, les habitants de Gernsbach se frottent les mains en songeant aux ducats , francs , thalers et rixdales de la Hollande , de la France et de la Prusse.
Quant à nous, tandis qu'un vieux flotteur du pays, ancien soldat de TEmpire, nous mettait ainsi au courant de cette curieuse opération , nous songions à notre dtner. Une scène qui se passait au bord opposé de la Mourg vint à propos me distraire de cette préoccupation.
Sous quelques arbres figurant une promenade publique , un homme sautillait au milieu d'un groupe de jeunes • filles, lesquelles , à qui mieux mieux , semblaient rire et se moquer de lui. Cet homme, par les dieux immortels! je l'aurais juré, c'était mon amoureux Anglais de Carlsruhe ! Quoique , à cette distance et à travers la légère brume qui s'élevait de la rivière, il ne me fût guère possible de distinguer ses traits, je le reconnaissais à ce qu'il avait de britannique dans son encolure et surtout à ce qui le distinguait de ceux de sa race , la vivacité dans les mouvements, une certaine élasticité des membres, généralement refusée par la nature aux autres Grands-Bretons. Je l'observais allant de l'une à l'autre des jeunes filles en multipliant ses gestes de séducteur en voyage. Par malheur, une forte ondée survint, qui dispersa la troupe et interrompit mes observations. Mais que venait faire à Gernsbach ce diable d'homme que j'avais laissé à Carlsruhe si fort en quête de verlopage?