DEUXIÈME PARTIE
A l'heure convenue , nous dirigeant vers le gasthaus de la Poste, au lieu de ce calme de si mauvais augure qui nous y avait accueillis à notre première entrée nous entendons un tumulte épouvantable non moins inquiétant. Une servante criait et pleurait; les autres criaient et riaient ; Thôte et Thôtesse en fureur apostrophaient un individu qu'entouraient bruyamment quelques postillons et garçons de cuisine. Au milieu de ce conflit, qui avait pu songer à notre dîner?
L'individu ainsi apostrophé, c'était lui, c'était mon Anglais! Je m'apprêtais à interroger sur ce séducteur d'outre-mer le maître du gasthaus; mais, de leur côté, mes compagnons s'adressaient à celui-ci tous les trois à la fois, réclamant ce dîner, devenu plus hyperbolique que jamais. Un instant nous flmes chorus dans la bagarre. Enfin, l'hôte prononça ces mots magiques : < Ces messieurs sont servis. >
Pour le moment, chez moi, l'appétit l'emporta sur là curiosité, et, laissant mon Anglais se débattre au milieu des marmitons et des postillons, je suivis, avec les autres, le chemin de la salle à manger, située au premier étage.
Nous n'avions pas atteint les marches de l'escalier qji'une odeur délicieuse, une odeur de rôti, monta jusqu'à nous des antres de la cuisine. Nous nous regardâmes avec un sourire béat; notre littérateur émérite, sceptique impitoyable, le fit disparaître d'un mot : « Omelette au lard, » dit-il.
Enfin, nous entrons dans une chambre d'assez froide apparence; sur la table figurent quelques légers hors-d'œuvre vinaigrés, maigre escorte du potage; mais à peine venons-nous, la mine piteuse, de décoifler la soupière, ô merveille I deux servantes nous arrivent portant chacune un plat : dans l'un s'étale un ms^nifique coq de bruyère , avec ses plumes en tête et ses ailes demi-éployées; dans l'autre, un cuissot de chevreuil nage dans son jus noirci de truffes. Nos folles exigences avaient été satisfaites; elles devaient être dépassées.
Je ne détaillerai point le menu de ce festin pantagruélique , auquel rien ne manqua, ni le poisson, ni la fine pâtisserie, et
qui nous coûta moins cher que le plus modeste repas & ]a carte fait dans un mince restaurant à Paris.
En sortant de table, je n'eus rien de plus pressé que de m'enquérir de mon Anglais; il était parti. Interrogée par moi, l'hdtesse, sans prétendre attaquer son honorabilité, m'afiirma que, depuis quinze jours qu'il rôdait dans le grand-duclié, c'était la seconde de ses servantes à laquelle il s'attaquait : avec la première il en était venu à ses fins ; il l'emmenait avec lui ; quant à la seconde....
Je fiis forcé de me contenter de cette phrase inachevée. Mes trois compagnons étaient déjà installés dans la voiture. A son tour, notre cocher se fâchait, criait, tempêtait, déclarant que nous ne ferions de retour ii Bade qu'à la nuit noire.
Comme toujours, ma curiosité restait inassouvie.
Quel drôle de petit Anglais!
te vol «u parapluie. — Métamorphose subite. — Le vainqueur des Turcs. — Li collégiale de Bade. ~- Un futur bistorien. — La Favorite. — La princesse Sibylle- Auguste. — Grand magasin de bric-ï-brac. — Cent quaraale-quatre pormits et deux modelés. — Une CéDobie. — Le caroival après le carême.
Lettre à M. Ab(oIb« HInorel,
• Mon cher Antoine,
< Je commence par l'annoncer une bonne nouvelle : on m'a volé mon parapluie.
■ Ce matin, comme je fUnais hors de la ville, rêvant à de grands projets dont je t'instruirai à mon retour, une petite
averse tombe à l'improviste. J'ai à peine eu le temps d'ouvrir le susdit parapluie, qu'une femme vient à moi et d'une voix suppliante : « Ah I monsieur, je vous en prie , rien qu'un instant ! »
• Je comprends qu'elle m'implore en faveur de sa toilette menacée par l'averse. En galant chevalier, je lui offre mon
bras, lui proposant de la reconduire k son hôtel. Nous n'avons pas fait vingt pas : * Dieu! mon « mari 1 s'écrie-t-elle. Ah I mon- < sieurl il est si jalousi... S'il * nous trouve ensemble.... »
• Je m'empresse de me réfugier sous un arbre, lui laissant entre les mains l'objet en question. Le mari se présente, lui prend le bras à son tour, tous
deux s'éloignent le plus paisiblement du monde, et le tour
est fait.
* Que dis-tu de ce vol au parapluie? La nouvelle est bonne, n'est-ce pas? d'abord pour toi. Tu auras enfin l'occasion, une fois dans ta vie , de te moquer justement de ma galanterie avec les dames; elle est bonne aussi pour moi, si heureusement débarrassé de ce meuble incommode et inutile. Je ne voyage qu'en voiture.
■ Je ne t'en dirai guère plus aujourd'hui, dans le doute si ces quelques mots te trouveront encore à Marly, En tout cas, je compte sur Madeleine ou sur le vieux Jean pour te les retourner si tu as perdu patience à m'attendre. Je me reproche vivement de ne pas t'avoir écrit depuis ma malencontreuse arrivée à Garlsnihe. Tu dois me croire mort, mort assassiné par quelque brigand de la forêt Noire. Rassure-toi; messieurs les brigands de la forêt Noire, à Bade, leur quartier général, ont pu attenter à ma bourse , même à mon parapluie ; quant à ma vie, non-seulement ils l'ont respectée, mais encore rendue douce et facile. Je te conterai cela de vive voix. Après-demain,