‹ Le chemin des écoliersChapitre 79 sur 259 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

lundi, je quitte Bade, que je n'ai pu me dispenser de visiter en passant. Adieu donc et à bientôt, mon cher Antoine; je commence à en avoir assez des voyages.

« Ton ami ,

< Bade, 10 mai.

« PosT-scRiPTUM. Je rapporte quelques traditions assez curieuses du pays; cependant je n'ai plus l'esprit aux légendes. Tout bien examiné, tu as raison, ce sont là des passe-temps frivoles, parfois dangereux, tendant à fausser, à dénaturer l'histoire, à propager des erreurs nuisibles; j'y renonce. Une idée plus grave me préoccupe. Il se pourrait bien faire que, aussitôt mon retour en France, je me livrasse exclusivement à des travaux historiques. Oui, mon ami, oui; que veux-tu? je ne suis plus jeune; tu me l'as répété assez souvent pour que la conviction me soit venue. L'historien qui se respecte devant bien se garder de faire montre d'esprit et surtout d'imagination , ce rôle convient à mon âge , et me va sous tous les rapports.

« Je te vois déjà écarquiller tes petits yeux et t'écrier : « His- « torien, toi! toi, jusqu'à présent le zélateur passionné du « conte bleu I C'est impossible I Comment une semblable idée « a-t-elle pu te venir en tête? »

« Eh! bon Dieu! cher ami, elle m'est venue comme le reste; je serai historien comme je suis voyageur, par l'effet du hasard , par entraînement, presque malgré moi. Je te conterai cela à mon retour, bientôt.... Au fait pourquoi pas tout de suite? Ma plume d'auberge est excellente, l'encre est limpide, fine est mon écriture, et sans risquer d'ajouter à mon timbre-poste, je puis bien achever de noircir cette seconde page, et même entamer la troisième, la chose en vaut la peine.

« Hier donc, je mè reposais des fatigues de la veille, où avec ton cousin Junius nous avons poussé nos excursions jusque sur les bords de la Mourg, à quatre ou cinq lieues de Bade. Assez

désœuvré, je me promenais devant certaine galerie des légendes, à laquelle je n'avais plus rien à demander, quand audessus de la porte-nord de cette galerie, je vis un tableau jusqu'alors échappé à mon regard. C'était une espèce de grisaille représentant une entrée triomphale.

« Qu'est-ce que cela? murmurai-je, et assez haut pour qu'une voix tudesque me répondît :

« — C'est le retour du vainqueur des Turcs àRastadt, mon- < sieur; de notre célèbre margrave Louis-Guillaume de Bade. « Que pense-t-on en France de notre héros, monsieur? ajouta « la voix?

« — Il y est fort estimé, » répondis-je effrontément, car, à ma profonde humiliation , je te l'avoue , du vainqueur des Turcs je ne connaissais pas le premier mot. Nous autres Français, nous avons déjà tant ^ grands hommes en propre I le loisir nous manque pour nous occuper de ceux des autres. Cependant, je trouvais étrange qu'un margrave badois eût été en querelle sérieuse avec les Turcs, et s'en fût gaillardement tiré. Il me fallait un éclaircissement; je le trouvai dans la bibliothèque du Casino de cette ville, où j'appris que Louis- Guillaume , général en chef des armées de l'empereur, avait partagé avec Jean Sobiesky la gloire de la délivrance de Vienne; qu'à Gran, à Bude, à Vicegrad, et sur vingt autres champs de bataille, les Turcs durent reconnaître en lui leur étemel vainqueur.

« Comme tu le penses bien, cher anfii, ce ne sont pas ses batailles qui m'affriandèrent; non, mais bien son histoire personnelle, vraiment fort singulière. Tu en auras la preuve dans ma relation. Restons-en là pour aujourd'hui.... Cependant en quelques lignes je puis résumer pour toi son curieux historique.

« D'abord, Louis-Guillaume de Bade est né à Paris; pour un Badois, c'était débuter d'une manière piquante; de plus, il fut tenu sur les fonts de baptême par Louis XIV, et pour son apprentissage de guerre, le filleul devait battre le parrain, avant de battre les Turcs. Tu vois déjà d'Ici que, grâce à ces

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