‹ Le chemin des écoliersChapitre 80 sur 259 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

relations de filleul ou d'adversaire entre mon personnage et le grand roi, je pourrai relever l'importance de ma biographie du margrave par des considérations détaillées sur la cour de France à cette époque ; sur Mmes de Moirtespan et de Maintenon. Grâce à l'illustre philosophe M. Cousin, les belles femmes historiques sont fort à la mode aujourd'hui. Et quelle entrée en matière!

« Le père, le frère et les oncles de Louis-Guillaume étaient morts par des accidents de chasse ou de guerre. Prévoyant le même sort pour lui, sa mère, Louise de Carignan, l'avait retenu en France , et caché sous ses jupes. Toutefois , la cachette éventée, au nom de l'intérêt général du peuple, qui ne pouvait se passer de son souverain , il avait été ramené à Bade ; mais ses tuteurs avaient solennellement juré à sa mère que jamais une arme à feu ne se trouverait entre les mains du jeune prince. Il fut élevé comme Achille à Scyros , en demoiselle de bonne maison. Un jour, la demoiselle séduisit une de ses gouvernantes, puis, tout à coup saisie d'une ardeur belliqueuse, sauta par la fenêtre pour aller se battre avec des portefaix qui se chamaillaient sur la place du Château-Neuf.

« Il fallut se rendre devant des instincts amoureux et guerriers manifestés si énergiquement. On le maria et on lui ceignit Tépée.

« Louis-Guillaume, margrave de 3ade, après avoir fait vingtsix campagnes , commandé à vingt-cinq sièges, livré quarante batailles ou combats , mourut paisiblement dans son lit, sans aveu* jamais eu la peau effleurée ni par le plomb ni par le fer. Tel est, mon ami , l'homme qui vient de changer soudainement mes instincts littéraires, et auquel je consacre ma p^ume.

« J'ai passé hier toute ma journée à recueillir des notes. Ce matin, je me suis rendu à l'église collégiale de Bade, où se trouve son tombeau , exécuté par notre compatriote Pigalle , à grand renfort de personnages allégoriques, comme celui du maréchal de Saxe, que j'ai visité à Strasbourg. Une longue inscription latine attira d'abord mon attention. Du plus loin que

j'en pus déchiffrer le premier mot : Subsiste, Viaior ! Arrête-toi , voyageur I je m'arrêtai. Du fond de sa tombe, mon héros luimême m'en donnait Tordre. Un tumulte se fit dans mes idées ; il me semblait que nous venions Tun l'autre d'entrer en communication. Pensif et recueilli, je murmurai en moi-même : « Louis-Guillaume, ce voyageur inconnu qui vient aujourd'hui « vers toi, c'est ton futur historien. »

« Après un salut profond, je relevai la tête et arrêtai mon regard interrogant sur la statue du margrave; je crus lui voir faire un mouvement.... Illusion, sans doute.

< Je copie l'inscription , vrai résumé des hauts faits que j'avais à signaler : Infîdelium debellator. — Imperii prokctor. — Atlas Germaniœ. — Hostium terror. — Quoad vixit, semper vicity nunguafnvictv^.... etc. C'était là un latin à ma portée; j'en fus ravi; un peu de latin est chose indispensable dans un ouvrage sérieux.

« Une heure entière, je restai en méditation devant le tombeau.

« C'était ma veillée des armes.

« Ne me traite pas de rêveur et de songe-crêux, Antoine; mais quand je sortis de la collégiale, quelque chose d'inexplicable s'était opéré en moi : je marchais d'un pas plus lent, plus régulier; les pensées m'arrivaient plus graves; je ne retournais plus la tête de droite et de gauche pour inspecter les passants, ou fureter de l'œil àiraverç la vitre des boutiques; tout ce qu'il y avait encore de frivole et de peu rassis dans ma nature se modifiait, se métamorphosait; je me sentais devenir historien.

« Junius, que j'allai voir, me demanda si j'étais malade, tant il me trouva changé d'allure et de physionomie. Tandis qu'il me questionnait ainsi, avec bienveillance d'ailleurs, je regardais sa cravate blanche; je me disais qu'une cravate blanche pourrait bien me convenir tout autant qu'à lui. Il est diplomate , je suis historien ; deux positions respectables.

« Je ne sais si je dtnerai aujourd'hui à la table d'hôte. Me faire servir chez moi , dans ma chambre , serait peut-être plus convenable.

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