DEUXIÈME PARTIE
temps, y montait sa garde, tenant compagnie aux mânes du héros. Cette petite France, avec son armée de quatre hommes et un 'caporal , placés encore sous le commandement du grand Turenne, parlaient à mon imagination, faisaient tressaillir ma fibre de patriote, et là aussi on pouvait se sentir fier d'être Français en regardant la colonne 1 Mais le tombeau de Turenne est à Paris, aux
Invalides; les débris ^
de rart)re contre lequel il eipira adossé, comme cette colonne , qui ne recouvre rien ,
sont simplement con- fe^'
fiés à la surveillan- S:"?
ce d'un brave Aile- ^
mand , lequel a là sa -~
maisonnette , où il se — • — =•- — - ~ — = -—-^zi^ss
chauffe les pieds en attendant les visiteurs. Mirage! désillusion I
Parmi les noms de ces visiteurs inscrits chez le gardien , je n'en vis que deux bien remarquables : ceux d'Horlense, Duchesse de Sainl-Leu et de son iîls Louis- Napoléon Bonaparte, tous deux à la date du 4 avril 1832. Que de réflexions à faire sur cette date et sûr ce dernier noml ce nom, il était alors toute !a fortune du jeune touriste, devenu empereur vingt ans après, plus encore par la force de son invincible volonté que par l'élection populaire. L'illustre proscrit d'alors avait en lui cette puissance occulte , mystérieuse , qui pousse en avant les missionnaires de la Providence. Il croyait au fatum, à sa destinée, même en face de ce boulet qui a tué Turenne.
Le boulet qui a tué Turenne , je l'ai vu ; le gardien me le montra; il était sur sa table, à câté de sa pipe, dans un petit panier d'osier. Dois-je croire à son authenticité? le bonhomme en avait peut-être à vendre et à revendre, à l'usage de messieurs les Anglais. Quant à moi, eût-il été officiel, authen-
tique, sa possession ne m'eût guère tenté. Gourez donc les routes avec un boulet de canon dans votre poche I
De cette terre , trempée d'un sang précieux , je voulais néanmoins rapporter un souvenir, une fleur pour mon herbier historique. Un de ces grands lychnis roses , si communs dans les prairies , avait poussé non loin de l'arbre; j'allais le cueillir.. . mon cocher, alors occupé à réunir quelques poignées d'herbes pour ses chevaux, me l'enleva. Je n'en cherchai pas un autre. Dans ce pays de montagnes, les pluies sont fréquentes et soudaines. Quelques larges gouttes d'eau, pour achever de me refroidir, tombaient lorsque nous quittâmes Sassbach; il pleuvait ;i flots à notre entrée dans Achern. Cependant les rues regorgeaient de monde. Les sociétés chorales, musique en tête, se frayaient un passage au milieu de la foule ; cent gonfanons, arborant le lion Belgique , la lyre strasbourgeoise , les armes d'Heidelberg, de Colmar, de Manheim, de Mulhouse, ainsi que les bustes de Mozart et d'Haydn, surmontaient mille parapluies; ces mille parapluies abritaient deux mille tètes. C'était un tableau et unemusique aussi que tous ces petits dômes de soie et de toile, aux couleurs variées, parsemés de banderoles flottantes, et sur lesquels la pluie résonnait sourdement comme les tambours d'un convoi funèbre. Une espèce de nain difforme, avec un grand claque galonné d'argent, et qu'on eût dit coiffé du crois- ■;, sarit de la lune , réglait la marche du cortège en agitant une longue canne, qui , entre ses mains, avait les proportions d'un mât de vaisseau. La suprématie des nains est de tradition en Allemagne.
^ Après avoir, nonsans peine, traversé toute cette cohue, mon cocher me déposa devant l'hôtel de la Couronne-d'Or et reprit sa course vers Bade. L'hAtelier, de l'air le plus empressé, le plus cordial, vint