‹ Le chemin des écoliersChapitre 92 sur 259 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

à ma'rencontre et m'annonça n'avoir ni de- quoi me nourrir ni de quoi me loger.

Je restai stupéfait d'une telle déclaration après un tel accueil. Ma position était triste. Courir la ville pour chercher un autre gtte était le seul parti qui me restât à prendre ; mais la pluie tombait plus serrée, plus abondante que jamais, et j'avais mon chapeau neuf, et je n'avais plus mon parapluie. Du fond du cœur, je te regrettai sincèrement, mon vieux meuble, si lourd, si incommode; ton heure de gloire était venue.

J'ai toujours été soigneux de mes effets , comme de ma personne; j'aurais pu ne risquer que ma casquette, mais alors que faire de mon chapeau? Si, pendant ma course à travers la ville, je devais le tenir à la main, je n'en étais guère plus avancé. Par un mouvement machinal , donc fort naturel , je me découvris la tête pour examiner l'objet en litige, comme si j'avais voulu lui faire part à lui-même des soucis qu'il me causait. Jugez de ma surprise! ledit objet n'était point mon chapeau mais bien ma casquette. Alors qu'avais -je fait de mon chapeau? Évidemment , resté dans la voiture qui m'avait amené à Achern, il venait de retourner à Bade avec elle.

Depuis que je voyage, j'ai pris une habitude qui me semble on ne peut plus ingénieuse. Ai-je à visiter un monument public, se trouve-t-il sur ma route une ville à traverser, je prends mon chapeau-, dans le fond duquel j'ai soin de placer ma casquette, dégagée de sa baleine circulaire, par conséquent réduite à sa plus simple expression. C'est un excellent moyen, et je le recommande à tous les voyageurs. Il offre cependant un ■ inconvénient. Le moment venu du grand air, du sans-gêne, de la promenade sous bois ou à travers champs, ne pouvant, par le procédé contraire, mettre votre chapeau dans votre casquette, il vous faut bien laisser ce premier soit à une branche d'arbre, soit dans votre voiture, soit à un gtte où vous le reprendrez en revenant. Dans la plupart des cas, vous sentant la tête suffisamment couverte, abusé par la casquette, vous

oubliez te chapeau. C'est un chapeau perdu : voilà l'inconvénient.

On me dira : * Maintenant que vous n'avez plus k craindre la pluie pour votre chapeau neuf, vous êtes hors d'embarras? > Sans doute; mais déjà la ville d'Achem, avec ses déluges, sa boue, sa foule, son tapage, me déplaisait horriblement; la perte de mon chapeau ne fit qu'augmenter ma méchante humeur contre elle; je ne songeais plus ày séjourner, mais bien à me diriger sur-le-champ vers la station du chemin de fer.

Sous la porte cochère de lliôtel, où je me tenais debout depuis plus d'une heure , tous les gens sans parapluie s'étaient réfugiés. Je m'adressai tour à tour à chacun de mes compagnons d'infortune, leur demandant le chemin de la station. Pas un ne comprenait le français. Les garçons de l'hôtel, les yeux ardents, traversaient notre couloir comme des chauves-souris effarouchées; j'essayais de les retenir au vol; impossible! Us

décrivaient un crochet et s'engouffraient dans les vastes salles , où mille vois grondantes les interpellaient. Enfin, l'hôtelier reparut; je le saisis par le bras, avide que j'étais de me renseigner au plus vite sur la station du chemin de fer : • Pas de place ! pas de place l • me cria-t-il en se dégageant.

Je crois qu'il répondait à sa pensée et non h la mienne; les chemins de fer badois ont toujours de la place.

Ceux qui ne se sont jamais trouvés dans cette position désastreuse d'un malheureux voyageur, isolé, sans asile, par un

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