DEUXIÈME PARTIE
temps de pluie , sans espoir de diner, sans communication de langage avec ce qui l*entoure, et qui, de plus, vient de perdre son ciiapeau , ne pourront se faire une idée de la souffrance que j'endurais. Alors, revenant sur tous mes griefs passés, moi naturellement charitable , je vouçiis à tous les diables d'enfer ce malencontreux ingénieur qui , de Noisy-le-Sec , m'avait entraîné vers Épernay, et mes mauvais plaisants d'amis qui m'avaient fait prendre le chenjin de Strasbourg au lieu de celui de Paris , et les douaniers de Kelh , qui m'avaient contraint d'aller chercher un passe-port à Carlsruhe , et M. Heiligenthal lui-même , qui venait de me conseiller Achern comme promenade d'agrément!
Dans tous les tableaux où sont représentées de grandes catastrophes en train de s'accomplir, généralement l'idée humanitaire se fait jour; si le tableau met sous nos yeux une femme et ses enfants égarés dans les bois et près d'être dévorés par une bande de loups affamés.... spectacle affreux!... le peintre a soin de nous montrer, dans le lointain , des chasseurs accourant armés de leurs fusils, ou des paysans de leurs faux, et qui viennent là jouer le rôle de la Providence. Même dans son terrible naufrage de la Méduse, Géricault a laissé entrevoir une voile à l'horizon. La voile qui se montra alors à moi , mon brick sauveur, ce fut une carriole , qui s'arrêta devant l'hôtel!
Elle amenait des voyageurs sans doute; les voyageurs descendus, je me faisais transporter par elle au chemin de fer, à Kehl, à Strasbourg, s'il le fallait! 0 deux cléments! ô brick sauveur! carriole providentielle, bénie sois-tu cent fois! Je m'élance au-devant du conducteur, qui, d'un geste assez brusque, m'écarte; puis de sa cage vide tirant un objet, il l'agite en l'air, en apostrophant à haute voix, toujours dans cette misérable langue allemande , aussi bien les habitants de la porte cochère que les heureux de ce monde abrités dans les salles, et dont quelques-uns, la bouche pleine, viennent mettre le nez aux fenêtres. Cet objet qu'il agite, qu'il secoue brusquement en l'exposant aux regards de tous et même à la
pluie , qui tombe toujours, c'est un chapeau , un chapeau neuf, le mien ! Je me jetle dessus' et m'en empare. Quant îi l'explication qui s'ensuivit entre nous , je ne la rapporterai pas. Voici ce quç J'en pus conclure, toutefois, sans autre garant pour la véracité de l'histoire que mon intelligence naturelle; mon honnête cocher de Dade s'étant aperçu, en s'en retournant, de l'oubli fait par moi de mon chapeau, s'était empressé de le remettre, avec indication du lieu oii il ' m'avait déposé, au conducteur de
la carriole, lequel se dirigeait vers Achern. •
Je l'avais donc reconquis, mon -.,- ,^ chapeau 1 Je me l'implantai aussitôt '^^ ^^^— ^^-"■'' sur la tête, en ayant soin d'y replacer ma casquette d'après le procédé sus-indiqué, quitte à le perdre encore à la première occasion, ce qui-ne pouvait tarder.
Ma situation ne s'était point améliorée cependant; la carriole et son conducteur, aussi incapables l'un que l'autre de répondre à ma demande, à mes prières, s'éloignaient; et l'hôtelier de la Couronne-d'Or, accouru au bruit des roues, venait de m'apprendre que le train de fer ne devait s'arrêter à Achern qu'à dix heures du soir. Il en était six!
Je m'assombrissais de plus en plus. La fatigue physique ajoutait à mes souffrances morales ; je ne pouvais plus me tenir sur mes jambes. Je pris bravement mon parti, et, en attendant la iîn de ce déluge qui alors faisait un marécage de la grande rue d'Achern, je m'assis sur une marche de l'escalier, humblement , du côté de la rampe , laissant un passage d'honneur aux allants et venants, qui prenaient volontiers le pan de ma redingote pour un tapis de pied et peut-être m'auraient pris