DEUXIÈME PARTIE. S
moi - même pour un mendiant si je n'avais eu mon chapeau neuf.
Mon chapeau neuf devait, ce jour-là, jouer un grand rôle dans mon existence. Oui, j'en reste convaincu, c'est à lui que je dois la bonne fortune qui n'allait pas tarder à m'arriver, comme k son absence j'avais.
dû l'accueil peu hospitalier <Ie mon hAte. Me voyant descendre de voiture, celui-ci avait cru d'abord à l'arrivée d'un personnage ; mon costume, un peu fatigué par douze jours de courses, mon mince bagage, ma botte de fer -blanc, ma
casquette ramollie par l'humidité, n'avaient plus représenté ft ses yeux qu'un de ces négociants nomades, un de ces marchands de tabatières de buis, ou tout autre de ces pauvres diables qui courent les foires. De là son accueil d'abord souriant, puis ces paroles terribles : < ni pain, ni sel, ni gltel • Hais les marchands ambulants ne portent pas de chapeaux de soie. Le chapeau de soie, en Allemagne surtout, indique un habitant aisé des villes. Peut-être aussi l'hôte avait-il été témoin de la façon toute libérale dont je venais de rémunérer le conducteur de la carriole; peut-être encore, en m'examinant de plus près, avait-il fmi par découvrir en moi ce je ne sais quoi qui annonce l'homme qui a fait ses classes , l'homme occtq>é de travaux sérieux, de travaux historiques, et le chapeau neuf venant dignement couronner l'édifice de ses suppositions.... Bref, quoi qu'il ait supposé , depuis dix minutes à peine j'étais piteusement assis sur ma marche d'escalier, qu'il s'approcha de
moi, du côté de la rampe, et, de Tair le plus respectueux , me ditàToreille : « Si monsieur veut bien me suivre, j'ai pour lui une chambre et un dîner. » Mots magiques , qui me guérirent subitement de tous mes maux. Le brick sauveur venait d'aborder le radeau de la MédiLse !
Me levant tout d'une pièce , je suivis mon guide dans un autre escalier; arrivé au troisième étage, il me fit entrer dans une chambre à deux lits, assez spacieuse , assez propre, mais affreusement imprégnée de l'odeur de la fumée de tabac : « C'est la chambre de mes filles, » me dit-il. Je n'en crus pas un mot. Un quart d'heure après je dînais.
Je n'ai jamais su dîner seul; à table, je ne supporte la solitude qu'à la condition d'évoquer par le souvenir un convive de mon choix; il vient, sinon partager mon repas, du moins y assister. Douce et bonne fée que l'imagination! Cette fois, ce fut une femme, ma gentille hôtesse de Carlsruhe que j'évoquai. Mais notre tête-à-tête fut de courte durée. Brascassin vint presque aussitôt se mettre en tiers avec nous. Brascassin! Thérèse Ferrière I mes deux énigmes vivantes , les deux sphinx qui semblaient avoir mis au défi ma perspicacité naturelle! A Bade, je n'étais point resté un jour sans broder à l'infini des commentaires sur le lien mystérieux qui les unissait; peine perdue; la lumière ne s'était pas faite, et mon voyage allait s'achever, privé de son épisode le plus intéressant. AUais-je donc rentrer en France comme un chasseur maladroit qui revient le carnier vide? Non! C'était pour obtenir de nouveaux et plus sûrs renseignements sur ce Brascassin que j'avais résolu d'interrompre momentanément ma course sur Paris en m'arrétant à la station d'JÉpernay. Si à Épernay je ne trouvais pas Brascassin, je me promettais bien d'aller avant peu faire ma visite au bonhomme Ferrière, au fort de Noisy,
Au milieu de ces idées, malgré la présence de l'honorable compagnie, je sentis le sommeil me venir. J'avais du temps devant moi. Je chargeai mon garçon de service de me réveiller au moment voulu , et j'essayai de dormir.