‹ Le chemin des écoliersChapitre 10 sur 245 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

fausser compagnie au pauvre ménage. Elles allaient chercher leur picorée en grattant les terrains environnants; mais au premier appel, d'elles-mêmes elles rentraient dans leur cage, non toutefois sans avoir été becqueter les miettes à la table des maîtres.

A ce même appel accourait un autre personnage, le chien de l'habitation, un piteux griffon, borgne et un peu écloppé, mais docile, intelligent, dévoué. Comme son cheval, comme sa femme, comme tous ses autres bonheurs enfin, Ferrière l'avait ramassé sur la route.

Ah! le bon temps! Ah! la rude existence, où les incidents, l'inattendu, le peut-être, remplissent le cœur du nomade d'émotions et de surprises incessantes ; où, chaque jour, il laisse derrière lui plus de souvenirs que nous autres sédentaires n'en pouvons récolter dans un mois; où par conséquent il jouit de fait de ces quelques siècles de durée promis par un grand physiologiste à l'espèce humaine, quand elle saura se bien conduire. Sur ma parole, Minorel a raison, et si un sort contraire ne m'avait encotonné dans ce miheu bourgeois, où le mouvement semble être une convulsion, si j'avais été assez heureux pour connaître la misère (passagèrement toutefois!), moi, poète, moi, artiste, voilà la vie qui m'aurait convenu ! Chaque matin s'éveiller avec un nouvel horizon devant soi ! avoir le ciel pour baldaquin, la grande route pour salon!... Je sais bien qu'à ce métier on gagne des rhum.atismes.... D'ailleurs, pourquoi vais -je entreprendre l'apologie de cette existence de bohémien, juste au moment où Ferrière songe à s'en aflranchir?

Ce fut vers ce temps que la vente de h jaune et de la grise vint doter le ménage d'un capital inespéré.

Devenu père, Ferrière avait senti se modifier en lui ses idées d'indépendance absolue ; au nom de l'enfant, sa femme le poussait doucement vers le calme et la stabilité. Il s'y laissa prendre. Un beau jour, les joies du propriétaire passèrent devant ses yeux comme un rêve éblouissant.

Avec ses épargnes et la vente de ses poules, il possédait un avoir de cent et quelques francs. Il résolut d'acheter un terrain, de s'y bâtir une maison, et il en vint à bout.

Ferrière fit l'acquisition de quelques ares de terre du côté du Trou-Vassou, et les paya comptant. Une dizaine de francs lui restaient seuls pour entreprendre la construction de sa maison. Ils y suffirent.

Le terrain était inculte et pierreux, quelques arbres rabougris l'ombrageaient. Les arbres fournirent la charpente; la terre les matériaux.

Trois ou quatre ans plus tard, dans mes herborisations, me dirigeant de ce côté, je voyais, au milieu d'un champ de luzerne, une petite chaumière faite de meulière et de torchis; malgré sa maigre toiture de roseaux et de genêts, elle riait à l'œil par son air agreste. Après tout, on ne se bâtit pas un palais de marbre pour dix francs.

Parf'is Ferrière et le cheval étaient en course, mais je trouvais là sa femme et sa fille ; celle-ci trottait déjà menu, ou se roulant à terre avec le chien griffon ; celle-là occupée d'ouvrages de couture. Quoique toujours impotente de sa main droite, elle était parvenue à coudre très-habilement de sa main gauche. Le chien, battant de la queue, venait à ma rencontre; l'enfant poussait des cris de joie en me voyant, et ses petites mains essayaient d'entrouvrir

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