PREMIÈRE PARTIE
Se préparant à franchir ceRubicon de la prud'homie, il ne voulait pas mendier là où son nom était connu.
Déjà ces groupes de villages où l'homme et le cheval avaient leurs habitudes étaient loin derrière eux, lorsque, à la nuit tombante, Ferrière vit venir à lui une femme, qui, dans la demi-obscurité, lui sembla une élégante fermière, ou une honnête bourgeoise. Pour un début, l'occasion était favorable. De son côté, la soi-disant bourgeoise, apercevant dans l'ombre un homme traînant un cheval en laisse, crut tout au moins à un valet de bonne maison, et tous deux s'abordèrent en tendant la main l'un vers l'autre.
Ferrière, que j'ai eu tort peut-être de comparer à Démocrite , mais qui , après tout, était philosophe , partit d'un grand éclat de rire, et saisissant la main avancée vers lui, il la secoua cordialement.
La mendiante ne rit pas, elle. Depuis longtemps le sourire s'était effacé de ses lèvres pâles et amincies. Ouvrière en Hnge, son travail la faisait vivre ; tout à coup la paralysie s'était jetée sur sa main laborieuse. Aujourd'hui, pour combler la mesure de ses misères, les premiers symptômes du choléra venaient de l'atteindre.
Ferrière la fit monter sur son cheval, et la conduisit, à une lieue de là, chez un bon curé de village qui lui avait fait faire sa première communion, et dont il était devenu plus tard le bedeau. Le bon curé accueillit tout à la fois l'homme, le cheval et la malade. Pour celle-ci, notre docteur bohémien mit en œuvre toutes les ressources de sa science de rencontre. Au bout d'un mois , elle était guérie et se nommait Mme Ferrière.
Deux misères réunies se portent parfois assistance,
tant le principe de l'association est bon dans son essence même. Le mariage de notre ami avait reflété sur sa personne un certain éclat de moralité. Maintenant, les jeunes filles le saluaient quand il traversait le village.
Une chose, cependant, mettait le nouvel époux en grande perplexité. A peine marié, et pas mal amoureux, allait-il installer sa femme, seule, dans quelque pauvre chaumière, et courir les chemins sans elle, ou renoncerait-il à cette vie du grand air qu'il aimait tant?
Un malin qu'il se posait celte embarrassante question, deux vieilles roues, placées à la porte d'un charron, semblèrent d'elles-mêmes y répondre et résoudre la difficulté. Il les acheta et les paya au charron par des journées de travail. Pendant toute une semaine , il tira le soufflet de la forge. Son compte soldé, Ferrière, avec quelques poutrelles qu'il équarrit, quelques planches, quelques cerceaux, qu'il ajusta lui-m.ême, se construisit une voiture.
Ainsi prit naissance ce fameux berlingot dans lequel, durant plusieurs années, vécurent les deux époux, roulant à travers les chemins, à la manière des anciens Scythes, et emportant avec eux, nonseulement leurs pénates, mais leur mobilier, leur poulailler, et leurs ustensiles de cuisine, un fourneau de terre, un poêlon et deux assiettes.
A la traversée des villages, on recueillait ou l'on distribuait les objets de messagerie. A l'heure des repas, le berlingot s'arrêtait sous un arbre. S'il faisait beau , on mettait pied à terre ; la dame du logis allumait le fourneau dans un fossé ou derrière une haie ; on dînait en plein air ; la cage des poules était ouverte, et pas de crainte qu'une d'elles cherchât à