TROISIÈME PARTIE
donc notre rencontre à Strasbourg, où j avais eu à peine le temps de le mnémoniser. Je me rappelai cependant son nez fortement aquilin, comme était celui du grand Cyrus au dire de Plutarque, et son cordon de barbe noire, encadrant une figure expressive et intelligente. Aulant que je pouvais me le remémorerj il devait avoir quelque affinité de ressemblance avec M. Emile Augier, un des plus jolis garçons de l'Académie française ; mais jusqu'à présent pas une barbe noire, pas un nez aquilin ne s'offrait à moi surmonté de mon chapeau.
Comme j'inspectais ainsi tous les nez , toutes les barbes, tous les chapeaux, la foule, momentanément rassemblée dans le petit bois, semblable à une mare d'eau improvisée par une averse et qui vient de trouver son issue, disparut en prenant sa direction vers un étroit sentier pratiqué près d'une roche. Je suivis le mouvement.
Derrière la roche trois individus se tenaient , distribuant à chacun, moyennant quelques kreutzers, une carte sur laquelle était gravée une lyre. C'étaient les billets de concert, grâce auxquels seulement on pouvait être admis dans Tenceinte réservée. Jeprisun billet de première ; il me coûta un demi-florin.
Cent pas plus loin, le sentier descendait brusquement à travers de hauts taillis. Tout à coup s'ouvre devant nous un immense entonnoir couronné de hê- ^4res. et de sapins ; de la profondeur de l'entonnoir surgissent les ruines de l'abbaye d'Aller-Heiligen ; près des ruines sont dressées de nombreuses tables, déjà envahies par un peuple de buveurs et de déjeuneurs ; sur les déclivités du vallon, au milieu des touffes de genêts. et de fougères, s'étagent, d'une façon toute
pittoresque, des groupes villageois avec leurs costumes aux couleurs tranchées. Assis sur l'herbe ou sur quelque monticule de sable, narguant les gens attablés, ils se servent de feuilles de fougère en guise d'assiettes, boivent à la régalade la petite bière qu'ils ont faite, et déjeunent économiquement des provisions apportées par eux.
Quelques-uns, à défaut de l'onibrage d'un arbre ou d'un arbuste, abritent toute leur famille sous leurs grands feutres, larges comme des parapluies, une toiture plutôt qu'une coiffure. Si ces braves gens mesuraient pour leur taille une hauteur égale à la circonférence de leurs chapeaux ce seraient des géants.
Chose bizarre, dans le fond de l'entonnoir comme sur ses pentes , ces bandes de mélomanes ne semblaient préoccupées que de leur soif et de leur faim. Le concert , je l'aurais cru ajourné indéhniment si je n'avais, par hasard, aperçu deux grosses basses et quelques étuis à violon se dirigeant vers les ruines de l'abbaye, interdites encore au public, même au public muni de billets de premières.
On faisait foule autour des tables ; on ne courait pas moins aux buvettes , organisées le long d'un petit mur à moitié renversé et dont les décombres servaient de sièges aux buveurs.
C'était là vraiment un tableau très-vif, très-animé ; il ne devait que trop s'animer encore.
Moi, je continuais de me mêler à la foule, toujours à la piste de Brascassin et de mon chapeau, et ne pouvant mettre la main ni sur l'un ni sur l'autre. J'en conviendrai volontiers, mon chapeau n'était pas l'objet principal, déterminant, de mes recherches; il ne