TROISIÈME PARTIE
jouait là qu'un rùle secondaire, un prétexte plntùt qu*un but. Une curiosité inexplicable, invincible, me poussait à la rencontre de Brascassin; elle m'y poussait dans une mauvaise direction à ce qu'il paraît , puisqu'il m'était impossible de le découvrir.
Depuis une demi-heure je me dépitais en vain, les yeux grands ouverts aux quatre points cardinaux de l'entonnoir, quand j'entendis sauter des bouchons.
Des étudiauts^parlaient, chantaient, criaient tous à la fois au milieu de libations de vin de Champagne ; je pense à ceux qui, la veille, au dire de l'hôtelier, ont soupe avec Brascassin ; mais dans leurs chants comme dans leurs cris ne distinguant que des sons gutturaux, j'hérite à leur adresser la parole. Un d'eux, avisant du coin de l'œil ma boîte de fer-blanc, se tourne brusquement vers moi et, soulevant sa casquette :
« Vous êtes botaniste, monsieur? » me dit-il en excellent français.
Après avoir salué modestement, j'allais profiter de l'ouverture pour entamer le chapitre Brascassin. Il reprit sur-le-champ :
<r Moi aussi je suis botaniste; j'étudie pour être apothicaire. Si vous voulez faire une bonne herborisation, allez à deux lieues d'ici, à la base du Tiberg : Y anagallis arvensis Y croit en abondance. A votre santé, monsieur. »
Tous se levèrent, trinquèrent et quittèrent la table en éclatant de rire, non sans quelque raison ; Vanagallis arvensis , cette plante décorée d'un si beau nom latin, n'étant autre que le mouron, humble végétal, plus recherché par les serins que par les botanistes.
Évidemment le futur apothicaire s'était moqué de moi. Avais-je le droit de m'en fâcher? Moins excusable que lui, vu mon âge, ne m'étais-je pas raillé aussi du géographe et de l'homœopathe? Indulgence dans le ciel comme sur la terre aux esprits railleurs! j'y trouverai mon compte.
^ La table laissée vacante par nos étudiants venait d'être envahie par un flot d'affamés ; une seule place restait libre, je m'y glissai, l'appétit m'étant venu comme aux autres.
Par privilège spécial, octroyé par le gouvernement badois, les tables, ainsi que les rudes banquettes dont elles étaient flanquées, se trouvaient sous la domination de l'agentforestier de l'endroit, transformé en aubergiste les dimanches et fêtes. Nul n'avait le droit d'y boire, sinon de sa bière et de son vin ; d'y manger, sinon de son jambon et des lapins tués et sautés de sa main. Il était l'autocrate du lieu; les buvettes lui payaient un droit de tolérance ; les déjeuneurs sur le pouce le narguaient seuls du haut de leurs falaises.
J'avais demandé une demi-bouteille de vin d'Affenthaler et un râble de lapin; les garçons de service (vu la dignité de leur chef, je les soupçonne fort d'être, sauf les dimanches et fêtes, bûcherons ou charbonniers) allaient et venaient les mains vides, ne savaient à qui entendre, perdaient la tète, voulaient servir tout le monde à la fois et ne satisfaisaient personne. Au lieu de la gibelotte et de l'aflenthaler, au bout d'un grand quart d'heure, mon servant m'apporta une canette de bière et un morceau de jambon. J'eus garde de récriminer et fis bien; la bière était bavaroise, le jambon westphalien.
Comme je déguste l'un et l'autre en véritable con-