TROISIÈME PARTIE
naisseur, soudain la table que j'occupe, les plats, les assiettes , les bouteilles, résonnent sous un tintement sonore : une grêle bondit autour de nous, une grêle ou plutôt une pluie.... une pluie métallique! D'où vient-elle? Personne ne le sait; mais ses etîets, satisfaisants pour quelques-uns, pour les autres, et pour moi en particulier, furent déplorables.
Sortis de derrière le petit mur à demi renversé , une meute de paysans s'est ruée de notre côté, ramassant sous nos bancs, sous nos pieds, sur notre table, dans nos assiettes, la menue monnaie tombée du ciel. Il continue de pleuvoir sur nous non-seulement des kreutzers , mais de petites pièces d'argent. L'avidité gagne de proche en proche, toutes les masses s'ébranlent, convergeant vers un point unique, celui que nous occupons. Désertant les buvettes, ou descendus comme une avalanche des pentes de l'entonnoir, hommes et femmes, jeunes tilles, jeunes garçons, tous âpres à la curée, luttent corps à corps, se prenant par les bras, par le cou, par les cheveux, pour se disputer cette manne inespérée. Malheur à la jeune fille qui a reçu un kreutzer dans son corset! ce n'est pas elle qui en restera possesseur.
On ne voit bientôt plus qu'un pêle-mêle, un tohubohu, un mêli-mêla de cheveux gris et de cheveux blonds, de visages frais et roses et de vieux masques cuivrés et ridés, de bras et de jambes entrecroisés, tout cela s'étreignant, virant, tournoyant, tourneboulant, poussant, poussé, décoiffé, débraillé, échevelé, courbé vers la terre encore détrempée par les pluies de la veille, et, comme un troupeau de porcs, fouillant la fange et s'y roulant.
Les garçons de service, accourus pour remédier au
mal, y ajoutent en prenant part à la bonne aubaine. Les chiens, voyant leurs maîtres aux prises, se jettent au milieu de la mêlée, jappant, aboyant, mordant, déchirant les jupons de laine et les culottes de velours, faisant fi de l'argent, mais non des râbles de lapin et des jambons de Westphalie.
Avais-je tort de dire que le tableau n'allait prendre que trop d'animation?
Dans la bagarre, les tables, les bancs avaient été culbutés, de même une partie des lutteurs, des déjeuneurs aussi. Je fus du nombre de ces derniers.
Étourdi par le choc, quand je revins à moi j'étais encore sur ma banquette, mais les jambes en l'air, et la terre me servait de dossier.
Je me relevai un peu penaud de la sotte figure que je devais faire ; personne n'y prenait garde.
Par une heureuse diversion, la pluie d'argent venait de se renouveler sur un autre point. Je cherchai mon chapeau, c'est-à-dire celui de Brascassin : un chien gambadait, en le secouant, à quelques pas de là. Il me le rendit sans difficulté.
La cloche sonnait, annonçant le moment du concert.
Clopin-clopant, j'allai me poster à l'entrée des ruines, près de ces messieurs du contrôle chargés de recevoir les billets. Tous les porteurs de cartes défilèrent un à un devant moi. Pas de Brascassin !
Quelle malheureuse idée avais-je eue de venir à Aller- Heiligen au lieu de prendre le chemin de fer! Je serais maintenant à Strasbourg.
L'intérieur des ruines présentait un tableau assez original. L'orchestre et les orphéonistes occupaient le sanctunire de l'abbaye. Dégarnies de leurs verrières, les longues fenêtres ogivales ouvertes au fond lais-