‹ Le chemin des écoliersChapitre 107 sur 245 · TROISIEME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIEME PARTIE

me parut encore plus triste que plaisante. Que prouve après tout cette grande avidité du peuple, sinon sa grande misère ?

Mais quel était donc ce jeune apothicaire, si prodigue de sa bourse et de celle de ses amis?

Du temps que je faisais mon droit, j'ai connu, j'ai fréquenté des élèves en médecine et même des élèves pharmaciens : ils ne jetaient point ainsi leur argent à la multitude.

Mes suppositions à ce sujet et mes réflexions philosophiques m'absorbèrent tellement que le concert touchait à sa fin quand je rentrai dans l'enceinte réservée. Le soleil s'étant voilée d'un nuage, les parapluies s'étaient repliés. Je pus jouir de la vue des instrumentistes et des orphéonistes.

Parmi ces derniers, j'en remarquai un gesticulant plus qu'il ne chantait, et ses regards comme ses gestes semblaient se diriger obstinément de mon côté. Je lui trouvai quelque ressemblance avec Athanase. Mais comment supposer?... Cependant c'était lui, c'était bien lui !

Après avoir vu un pharmacien transformé en Jupiter pluie d'or, il ne me manquait plus que de rencontrer Athanase Forestier sous l'apparence d'un orphéoniste, lui qui n'avait jamais pu fredonner l'air de Malbrough sans y gagner une laryngite.

Auprès d' Athanase se tenaient, chantant ou ne chantant pas, mais la bouche grande ouverte et un papier de musique à la main, ses convives d'Epernay, ses compagnons à la chute du Rhin, même le petit bossu. A la suite de celui-ci, mon regard s'arrêta sur une face pâle, ornée dans son milieu d'une prof^minence couleur de pourpre : c'était Van Baldaboche, l'ho-

mœopathe et son nez rouge. Comment se trouvait-il là, le Hollandais?

Je n'étais pas au bout de mes surprises.

Le concert terminé, la foule qui me séparait encore d'Athanase s'écoula. Je me dirigeais vivement vers le sanctuaire de l'ancien cloître ; heurté en route par un individu, je levai la tête et je reconnus mon chapeau : c'était Brascassin !

J'eus bientôt l'explication de tous ces mystères.

Dans le wagon qui les avait voitures ensemble à Strasbourg, Athanase et ses amis avaient donné rendez-vous à Brascassin aux ruines d'Aller -Heiligen pour la grande fête des sociétés harmoniques. De son côté. Van Baldaboche, ayant fait route pour la chute du Rhin, s'était rencontré avec la bande d'Épernay à l'hôtel Weber. Le petit bossu, ou plutôt M. de La Fléchelle (c'est son nom, et il n'est pas convenable de toujours désigner un homme par son infirmité), mis en malice à la vue du Hollandais aux deux rotules, avait essayé de s'égayer de nouveau à ses dépens. Baldaboche l'avait d'abord désarmé par sa bonhomie néerlandaise; puis, ô merveille! à la suite d'un entretien avec l'homœopathe, La Fléchelle n'avait plus ressenti pour cet homme, long sur pattes comme un héron , et qu'il croyait avoir rencontré autrefois dans un tableau de Téniers , qu'une respectueuse considération, laquelle, s'accroissant d'heure en heure, avait fini par tourner à l'enthousiasme, au fanatisme, à la vénération. H ne pouvait plus se séparer de lui. La Fléchelle était riche : il emmenait Baldaboche dans sa propriété, assurant son présent et répondant de son avenir.

Athanase prétendait que le docteur au nez rouge ,

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