TROISIEME PARTIE
cades, trompettes et contre-basses de la Musick-Fest, qui, depuis le matin, avaient surexcité la partie nerveuse de mon organisation, silence complet, à peine troublé par quelques chants d'oiseaux, par quelques mugissements de génisses. Du sein d'immenses prairaies, entre les hautes herbes, s'élève de temps à autre un front cornu, et deux gros yeux nous regardent passer. Notre char à bancs avec ses ressorts de bois, vraiment de très-bon usage dans les routes accidentées, semble glisser sur le sable; j'éprouvais une quiétude, un calme parfaits. Parmi mes compagnons, les uns fumaient avec cette taciturnité naturelle aux fumeurs; les autres dormaient. Peut-on dormir, un pareil tableau sous les yeux! Moi, je méditais, ce qui ne m'était pas arrivé depuis longtemps au milieu de ma vie agitée; je songeais àTliérèse et au vainqueur des Turcs, à Thérèse surtout. Non ! je ne pouvais ratifier la sentence portée contre elle par Athanase ; il avait été abusé par ses propres suppositions ou celles de son entourage; Brascassin n'avait pas parlé avec mépris de la pauvre fille; elle lui était si dévouée, si reconnaissante !...
Je ne fus distrait de ces pensées qu'à la vue des vallées de Seebach, qui s'enci.aînent à celles de Kappel et les font oublier; là un horizon de hautes montagnes boisées, un double rang de collines parsemées de nombreux chalets ; aux flancs de la colline, se détachant nettement sur leur verdure un peu sombre, bondissent des chèvres blanches, serpentent de jolis ruisseaux qui semblent se rouler sur eux-mêmes et caqueter au soleil ; à la porte comme aux fenêtres des chalets, apparaissent des figures de femmes, toujours blondes, souvent charmantes; du fond
de la vallée montent vers nous des bourdonnements, des murmures, et les tintements doucement monotones de la clochette des troupeaux.
J'étais sous le ciiarme! il me semblait déjà ressentir l'influence magnétisante des fées du lac Je ne connais la Suisse que par ouï-dire et pour avoir vu un grand nombre de ses portraits, plus ou moins bien coloriés; mais peut^elle présenter quelque chose de plus gracieux, de plus idéalement pittoresque que cette ravissante vallée de Seebach? Je me promis bien d'inscrire sur mes tablettes, comme une des journées les mieux employées de ma vie, celle où j'avais vu les cascades d'Aller-Heiligen, cet agreste paradis de Seebach, et qui devait se terminer au lac des Fées !
Je commençais à me prendre au sérieux et à me croire devenu, toujours malgré moi, un illustre voyageur. Au milieu de ces idées vaniteuses, repu de ces beaux speciacles, fatigué d'admiration, je linis par m'endormir à mon tour. Nous dormions donc à l'unanimité dans nos deux chars à bancs, quant un double ressaut des voitures nous lit ouvrir les yeux à tous les huit à la fois.
Nous arrivions au Hirsvh !