TROISIÈME PARTIE
routes? Oui, Antoine, oui, ton sédentaire Parisien court aujourd'hui la prétantaine au point d'être incapable de régler ses comptes avec la mappemonde. Suis-je dans le Wurtemberg, dans le duché de Bade ou dans celui de Hohenzollern? le timbre postal de cette lettre t'en instruira peut-être ; quant à moi, je ne pourrais te le dire.
« Depuis deux jours, j'explore la forêt Noire, non plus avec Bade et ses gracieux alentours (ce ne sont là que les franges dorées du manteau de cette autre Hercynie), mais en pénétrant dans ses profondeurs les plus ignorées. Hier, j'ai vu des merveilles, j'ai vu les indescriptibles cascades d'Aller-Heiligen, dont tu n'as peut-être jamais entendu parler, et qui n'en mugissent pas moins sur un parcours de plus d'une lieue d'étendue; j'ai vu le lac des Fées, sur l'un des sommets de la Hornisgrinde, montagne aussi haute que les Alpes et toute peuplée d'ours, qui diffèrent de ceux de Paris en ce qu'ils ne sont ni chimistes, ni numismates , ni mathématiciens. Le lac des Fées, d'un aspect sauvage, terrible, subhme, rappelle les descriptions les plus vigoureuses et les plus effrayantes de Dante et de Byron. A lui seul, il vaut le voyage.
« Ce matin, avec Athanase {vulgo, Ernest Forestier) et quelques aimables compagnons de voyage, nous avons quitté le Hirsch (Hirsch signifie cerf), c'est le nom d'une hôtellerie située dans les montagnes, à l'extrémité des belles vallées de Seebach (Seebach, c'est-à-dire le ruisseau du lac). Nous nous dirigions vers la petite ville d'Appenweier, où vient aboutir le chemin de fer de Kehl. Tu le vois, je te revenais. Mon bon ange, probablement, ne jugeait pas que j'eusse encore assez couru le monde; il voulait que
je prisse une connaissance plus intime de ce magnifique Schwarzwald {Schwarzwald est la traduction allemande de notre mot: forêt Noire). Je suis en train d'accomplir la volonté de mon bon ange.
« Du Hirsch à Ottenhaefen, nous prîmes pédestrement un chemin tracé le long du Sohlberg. Arrivés à Lautenbach.... Ne t'effraye pas trop de ces mots en berg et en bach, Antoine; votre vocabulaire de chimie en renferme de bien autrement étranges ; berg, signifie montagne; bach, ruisseau : donc le Sohlberg est simplement la montagne de Sohl, et Lautenbach, le ruisseau de Lauten, qui a donné son nom à la petite bourgade oii nous nous arrêtâmes pour prendre notre premier repos et notre premier repas.
« Continuant à remonter la rive droite de la Rench, dans laquelle se jette le Lautenbach, nous traversons divers petits hameaux; enfin, après trois heures de marche, nous apercevons une ville, c'est Appenweierl c'est le chemin de fer de Kehll vivat 1 Déjà nous voyons s'élever la fumée des locomotives. Non! cette ville, c'est Oppenau, et nous avons dépassé ia station. Athanase, qui s'était chargé de la conduite, fut surle-champ cassé aux gages. Il s'agissait de le remplacer par un guide plus expérimenté.
« Nous nous arrêtons devant une belle maison villageoise, toute ceinturée de verdure. En buvant une chope de bière, nous demandons à l'hôte s'il peut nous procurer ce guide précieux. Il nous désigne aussitôt du doigt un grand gaillard de batelier qui venait de lui amener du monde, car le Rench, ou le Ramsbach, je ne sais lequel des deux, passe justement au pied de la maison verdoyante.
« Nous nous abouchons aussitôt avec cet am-