TROISIÈME PARTIE
phibie, à la fois guide et batelier; nous lui expliquons clairement que nous nous rendons à Appen\Yeier, afin d'y prendre le chemin de fer de Kehl. Il fait un signe de tète affirmatif ; par un autre signe, il nous invite à entrer dans son bateau.
« Après avoir longé durant une demi- heure les rives de la Rench ou du Ramsbach, notre batelier relève tout à coup son aviron, saute à terre, tire son batelet sur le sable, l'attache à un pieu, et, sans même nous adresser un regard, d'un pas délibéré il s'engage dans un large sentier ouvert entre deux collines. Nous le suivons pleins de confiance, escaladant de temps à autre les berges du chemin pour voir si nous approchons d'Appemveier. Nous n'apercevons devant nous que de hautes montagnes et d'épais massifs de sapins.
ce Vers deux heures de l'après-midi une petite ville s'ouvre devant nous. Le nom de Freudenstadt, inscrit à l'entrée du faubourg, suffit à nous apprendre que nous ne sommes pas à Appenweier. Évidemment, notre second guide n'a pas été plus heureux que le premier. Ne jugeant plus ses services nécessaires, nous le payons et le renvoyons à son bateau. Un des nôtres nous fit sagement observer que peutêtre n'était-il pas tout à fait dans son tort ; peut-être notre manière de prononcer l'allemand à'Appemoeier avait fait pour lui Freudenstadt. Nous admîmes cette raison.
« Descendus à une auberge d'assez bonne apparence, tandis qu'on prépare notre dîner, pour donner aux fourneaux le temps de s'allumer nous allons faire un tour dans la ville. Tout le commerce de Freudenstadt m'a paru se résumer dans la fabri-
cation de la verrerie, des chapeaux de paille, des boîtes à musique et des horloges de bois.
<t Quand nous rentrâmes à l'hôtel, notre dîner était servi. 11 se composait de jambon froid, de saucisson froid, d'une salade avec assaisonnement d'œufs durs, et d'une tarte froide, aux pommes de terre froides. Nous aurions pu nous dispenser de sortir pour donner à l'hôtelier le temps d'allumer ses fourneaux.
a Rendons toutefois justice à ce dernier; si sa table était modeste, ses prix furent modérés. Chacun de nous acquitta son écot moyennant quelques kreutzers, une valeur de soixante à soixante-quinze centimes, et quand nous prîmes congé, en laissant un demiflorin pour le garçon, celui-ci exécuta à notre bénéjQce une pantomime de surprise, de joie et d'attendrissement, qui à coup sûr dépassait de beaucoup la valeur du pourboire et même celle du dîner.
a De nouveau nous voilà en route, ne prenant cette fois pour guide que le hasard , car dans la ville, comme chez notre hôte, nous n'avions pu découvrir un seul individu parlant le français, cette langue universelle, à ce qu'on prétend.
« Du reste, notre essai de vie nomade et aventureuse ne nous déplaisait pas. Le croiras-tu, philosophe ? ton ami Augustin était peut-être le plus enchanté de tous. J'avais oublié Paris, Marly, toi-même! Ces longues heures passées en plein air, au milieu de sites tour à tour sublimes ou gracieux, me ravissaient. La forêt Noire est loin de présenter ces tableaux sombres et terribles que son nom et sa vieille réputation font tout d'abord supposer à l'homme qui vit obstinément claquemuré dans un laboratoire de chimie, ou qui jamais n'a franchi la banlieue parisienne. Si