TROISIÈME PARTIE
le Schwarzwald offre de hautes montagnes au front chauve et couronné déneiges, des torrents tapageurs, des aspects sauvages et échevelés, c'est par coquetterie d'arrangement et pour mieux faire ressortir la gracieuseté de ses jeunes taillis, de ses plaines riantes, de ses fraîches vallées bocagères toutes parsemées de fleurs et de jolis cours d'eau. Les montagnes ne sont ici que les solides murailles enclosant mille ravissants jardins, en pleiae floraison. Ah! je n'herborise que sur ma fenêtre! vous l'avez dit, monsieur! Viens donc me voir, le bâton ferré à la main, escaladant les pentes abruptes pour recueillir sur le rocher quelque beau saxifrage, ou le rosage, dont on croyait les Alpes seules en possession, et suis-moi si tu l'oses ! « Ne crois pas que chez moi le botaniste prenne seul sa part de la fête; le poëte et le dessinateur se font la leur aussi. Le long de notre route, que de points de vue enivrants pour l'œil, que de rencontres charmantes ou grotesques ! Tantôt, loin de tout séjour habité, au milieu d'un massif de sapins, nous entendons tout à coup sonner l'heure; c'est un marchand d'horloges de bois : une horloge pend sur sa poitrine, dix autres sur son dos; il en a deux sous chaque bras; en passant devant notre escouade, il fait tinter ses sonneries pour nous mettre en goût d'horloges ; nous ne nous soucions même pas de prendre de ses heures, quoiqu'il en ait de très-variées. Tantôt c'est une belle jeune femme qui traverse la route, les yeux baissés, en parfilant une touffe de petits brins de paille. Dans ce pays les femmes filent la paille tout aussi bien que le lin ou le chanvre. Au détour de la route, voici de gaies et robustes villageoises à cheval; elles vont rejoindre la noce qu'on entend s'agiter
SOUS les grands arbres au bruit du violon. Que de contrastes, que de surprises en traversant les villages ou les bois ! Autour d'un lavoir une douzaine de figures blondes et rieuses saluent notre présence en agitant leurs battoirs; les hommes soulèvent devant nous leurs immenses chapeaux ornés de pompons rouges ; puis les chansons des jeunes filles, celles des oiseaux, le clapotage des petites rivières entre les rochers, le tic tac des moulins, le bruit même de la cognée au sein de la forêt profonde, celui de la chute retentissante de l'arbre, le grincement de la scierie voisine, pour laquelle l'arbre avait crû , pour laquelle travaillait le bûcheron.... Écoutons! dans l'épaisseur de la sapinière un coup de feu retentit sourdement; une ombre s'allonge au loin, dessinant la silhouette d'un saint Jean à l'agneau : c'est un l)raconnier qui fuit un chevreuil sur l'épaule. Tous ces bruits, tous ces tableaux successifs et variés nous réjouissent; nous prenons joyeusement notre soi-disant mésaventure. La vallée qui nous a conduits à Freudenstadt, nous l'avons surnommée la vallée de l'Égarement ; elle se prolonge devant nous et sans cesse et toujours, mais charmante, mais pittoresque, et nous adressons des remercîments à Athanase, la cause première de nos déviations topographiques, même à notre batelierguide qui nous a si mal guidés ; nous sommes ravis de notre déroute, de notre voyage au hasard, et plus d'une fois nos rires bruyants se sont m.êlés à ceux des lavandières, aux chants des jeunes filles, au fracas des torrents , aussi bien qu'au bêlement des troupeaux.
« Hier, le soleil commençant à décliner vers l'ho-