QUATRIÈME PARTIE
vailleurs. C'était le dernier labeur de la journée. Plus loin, un pâtre à cheval courait au galop en sonnant du cor pour rappeler ses troupeaux dans rétable. Tout à coup, débouchant d'un buisson, un chevreuil égaré bondit en entendant souffler la locomotive, et des cigognes, perchées sur leurs longues jambes, nous regardèrent passer d'un air stupéfait.
Elles arrivaient de loin peut-être et n'avaient pas encore vu un chemin de fer.
Pourquoi jusqu'à présent, sinon à Rehl, où une cigogne peinte sert d'enseigne au cabaret dans lequel je me suis arrêté, n'avais-je pu encore rencontrer cet oiseau familier, si commun, m'avait-on dit, en Alsace et dans le grand-duché? A Strasbourg, chaque cheminée devait avoir pour ornement son nid de cigognes; pourquoi n'en ai-je pas découvert un seul ?
Le traité de paix et de bonne amitié, passé de temps immémorial entre l'homme et la cigogne, aurait-il été rompu dans ces pays pour infraction à quelque clause importante? La cigogne a-l-elle cessé de manger les vers de terre? ou l'homme, qui songe aujourd'hui à se nourrir même de son cheval, aurait-il commencé à manger des cigognes?
Ces diverses élucubrations de mon cerveau déhlaient devant moi au milieu des ombres du soir et peuplaient le paysage, alors presque désert ; grâce à elles, grâce à Thérèse, à Brascassin, à Madeleine, grâce aux cigognes, je croyais sortir à peine de Carlsruhe, et j'oubliais Antoine, lorsque les montagnes, graduellement efiacées à ma droiie, reparurent tout à coup plus hautes, plus rapprochées. Sur la prin-
cipale d'entre elles, à son point culminant, les rayons de la lune illuminaient une vieille tour; nous arrivions à Heidelberg.
Je me fis indiquer l'hùtel du Prince-Charles, situé à l'extrémilé de la ville. Là, mon juge m'attendait.
Je n'ai jamais pu me défendre de cette autorité magistrale (paternelle, comme il le dit lui-même) qu'Antoine exerce sur moi; l'ai-je jamais essayé? Je me sentais coupable envers lui; je l'étais. Sur mon invitation expresse, il avait consenti à passer avec moi la saison du printemps dans ma maison de Marly ; au jour dit, il s'y était présenté, et n'y avait trouvé que mes domestiques. Une seule lettre de moi lui était parvenue, datée de Garlsruhe; elle l'invitait a m'attendre; il m'avait attendu, et vainement, et sans plus recevoir d'autres nouvelles. Des deux autres lettres à lui adressées, la première figurait toujours parmi les noies de mon histoire de Louis-Guillaume, le vainqueur des Turcs; la seconde, écrite de la scierie de *** (forêt Xoire), je l'avais encore dans ma poche. Est-ce ainsi qu'un galant homme devait en agir envers son meilleur ami?
A mesure que j'arpentais la longue rue d'Heidelberg, mes torts me paraissaient plus grands; quand j'arrivai devant l'hôtel du Prince-Charles, ils étaient irrémissibles. Je connaissais la susceptibilité d'Antoine sur tout ce qui touche aux devoirs de l'anntié.
M'arrêtant au seuil de la maison, j'envoyai Jean s'informer si MM. Minorel y étaient descendus. Je me rappelais que Junius l'habitait volontiers durant ses stations à Heidelberg. Jean me rapporta qu'en ce moment ces messieurs étaient à l'hôtel, appartement