QUATRIÈME PARTIE
n° 7, au premier. J'avais espéré une tout autre réponse; j'aurais laissé ma carte ou la lettre restée dans ma poche, et je serais parti.... pour quel pays? je n'en sais rien.... par le premier convoi, n'importe dans quelle direction. Je n'ai pas l'iiabitude des souffrances morales; j'étais au supplice. 0 nature pusillanime! Lâche! lâche que je suis! Mais il n'y avait plus à reculer.
Avec un peu de brusquerie, j'ordonnai à Jean de passer le premier; je le suivis à distance. En arrivant sur le palier, je haletais. Un escalier de vingt marches! Il ouvrit la porte du n° 7; je m'arrêtai.
Les deux cousins se tenaient dans un petit salon, devant une table à jeu, ornée de ses bougies. Antoine lisait; Junius faisait une patience. Au bruit de la porte qui s'ouvrait, ils ne bougèrent point, croyant sans doute à l'entrée d'un domestique de la maison. Jean, ne sachant trop en quels termes annoncer ma venue, se mit à tousser. Antoine redressa la tête, m'aperçut dans la pénombre de la porte, se leva et vint droit à ma rencontre sans articuler un mot; puis il m'ouvrit ses bras, et longtemps me pressa contre sa poitrine, où je sentis son cœur battre à tout rompre.
a Enfant terrible, va! » Tel est le seul reproche qui soit sorti de sa bouche.
0 mon Antoine! mon cher Antoine! que tu es bon ! que tu es généreux! J'éprouvais le besoin de pleurer; mais je retenais mes larmes. Qu'aurait pensé Jean? Il aurait cru que je pleurais sur mes fautes.
Junius interrompit sQ.paticncej se leva à son tour, après avoir laissé toutefois ses cartes dans l'ordre
voulu, et m'aborda en se frisant la moustache; c'était chez lui l'annonce de quelque apostrophe railleuse;' mais de celui-là je ne redoutais rien.
« Parbleu! monsieur de Canaple, me dit-il, quel homme étrange faites-vous ! au commencement de ce mois j'étais à Heidelberg; vous m'avez forcé d'y interrompre ma cure de petit-lait, pour aller la continuer à Bade, et de Bade me voici contraint de revenir l'achever à Heidelberg, toujours grâce à vous ! »
Je le saluai et lui serrai la main. Dans mon trouble d'esprit c'est la seule réponse que je trouvai à lui faire.
De nous quatre, mon vieux Jean était le seul qui gardât encore un maintien grave et sévère. Je crois qu'il n'eût pas été fâché de voir Antoine me gronder un peu vertement.
Quand la parole me fut revenue, j'essayai d'entamer le chapitre de ma justification :
« Plus tard, me dit Antoine; tu parais fatigué; tu vas te coucher. J'ai une chambre à deux lits : le meilleur est pour toi; mais je ferai mettre le verrou à toutes les portes de communication; tu n'aurais qu'à m'échapper encore ! »
Enfin, je me couchai, et dans un lit! Depuis trois jours c'était la première fois. Mon sommeil fut calme et heureux; je sentais auprès de moi mon vieux Jean, et mon adorable ami Antoine Minorel. Je dormis quatorze heures ; et voila comment, le lendemain, je me réveillai à Heidelberg, la montagne aux Myrtilles.