QUATRIÈME PARTIE
le tour d'un autre malappris, moins excusable encore.
Tous trois silencieux, comme nous nous dirigions vers Seckenheim , qui n'était plus qu'à quelques centaines de pas de nous, Junius , s'épointant la moustache, dit à Antoine :
« Décidément, il n'est pas aimable.
— Non. »
Moi, je songeais au duel quasi inoffensif des étudiants d'Heidelberg; je crois que je me serais résigné à en passer par là.
A Seckenheim, la place illustrée par la victoire du Palatin porte encore le nom d^ Fiedrichs-Feld (le champ de Frédéric). C'est aujourd'hui un champ de luzerne et de betteraves, d'apparence assez maigre. Une grande bataille ne suffit pa^ à féconder indéfiniment la terre.
Les chemins de fer de Mannheim et d'Heidelberg s'embranchent à Seckenheim ; un train se préparait à partir pour cette dernière ville; nous y montâmes; vingt minutes après nous étions de retour à l'hôtel du Prince C lia ries.
Vin
Conciliabule. — Autres renseignements sur le Yankee. — Trois duels. — Départ précipité. — Schwetzingen. — Incidenis inattendus. — J'encours de nouveau les mépris de Jean.
« Prépare le paquet de ton maître et le tien, dit Antoine à Jean, qui, comme toujours, se tenait à la porte de l'hôtel, observant les mœurs de l'étranger.
— Mais le train du soir ne part qu'à huit heures, lui fis-je observer, et il en est quatre à peine.
— Qu'importe ! il est bon de se mettre en mesure à l'avance.
— Non, non! repris-je avec fermeté; je partirai à huit heures, pas une minute avant. Je devine ta pensée, mon bon Antoine, mais je ne veux pas avoir l'air de fuir devant cet homme ! »
Junius appela le keller qui nous avait déjà renseignés sur l'Américain; tous quatre nous montâmes à notre numéro 7, tandis que mon fidèle Jean, demeuré immobile, semblait enfanter des suppositions plus terribles les unes que les autres.
a Charles, dit Junius au keller, qu'il avait connu autrefois à Paris, garçon au café Cardinal, vous nous avez renseignés ce matin sur les goûts de ce Van Pieben touchant la chasse et la pêche; nous savons maintenant ce qu'il vaut du côté du chant et de la natation ; mais ne sauriez-vous rien de son caractère intime, de ses habitudes de gentleman, ainsi qu'il se plaît à se désigner lui-même? »
Le keller interpellé mit un doigt sur sa bouche, puis, après avoir jeté un coup d'œil du côté de la porte, se rapprochant de Junius : « Entre nous, monsieur de Minorel, lui dit-il à demi-voix, je crois que le caractère de l'Américain n'est pas des meilleurs. On parle d'une jeune fille méchamment compromise par lui....
— Je lui passe ses galanteries, dit Antoine : mais il est colère, querelleur, n'est-il pas vrai?
— Affreusement querelleur, répliqua le keller. On parle aussi de trois duels dans une même journée avec un même adversaire?
— Diable! Se sont-ils battus à la mode d'Heidelberg ?
— Non pas! L'affaire s'est passée à Strasbourg, il y a comme qui dirait une huitaine ; ils se sont d'abord battus à l'épée; l'autre, qui est un malin, l'a désarmé: ils ont continué au pistolet, à vingt-cinq pas, en s'avançant à volonté. L'Américain a tiré le premier et a manqué son coup ; l'autre, qui avait ménagé son feu, est arrivé jusqu'à lui, en le sommant de faire je ne sais quelle déclaration, sans quoi il allait l'abattre comme un chien. L'Américain a refusé.
— Ah çà! il est donc brave, ce brigand-là? s'écria Antoine. Ensuite?
— Ensuite, reprit le keller, l'autre, qui est non moins brave, et plus bon enfant que lui, n'a pas voulu le tuer à bout portant, et comme il tenait toujours à avoir sa déclaration, il lui a proposé une troisième manière de duel.
— Au sabre, alors?
— Au fusil?
— Non , messieurs; aux dominos. Le perdant de-
vait se brûler la cervelle lui-même. La partie était en deux manches. Le bon enfant, qui est un fin joueur, a gagné la première; M. Yan Reben, qui s'y entend aussi, a gagné la seconde; mais à la belle, il a été fait gribouille. Cependant il ne s'est rien brûlé du tout. Il faut croire qu'il a mis les pouces puisque M. Brascassin s'est déclaré satisfait.
— Brascassin ! nous écriâmes-nous tous trois à la fois.
— Oui, c'est avec M- Brascassin, notre marchand de vin de Champagne, que l'Américain a eu ses trois affaires, et il pourrait bien y en avoir une quatrième, car aujourd'hui on a rencontré M. Brascassin à Heidelberg, en compagnie d'une dame, dit-on.... ^
Une voix, montant du bas de l'escalier, appela Charles, qui nous quitta brusquement en poussant un cri tudesque répondant sans doute au : Voilà ! voilà! de nos kellers parisiens.
Dès que nous fûmes seuls : « Tu vas partir, et surle-champ, me dit Antoine. Et comme je refusais de partir sans lui : C'est pour le coup, ajouta-t-il, que cela aurait l'air d'une fuite, d'une débâcle générale. Sois tranquille, Junius et moi nous apaiserons le monstre. Pars en paix, je n'ai nullement envie de risquer une vie aussi précieuse que la mienne, de retarder le progrès des sciences d'un siècle peut-être, pour le vain plaisir de suspendre à ma ceinture de guerre la chevelure de ce Mohican.
— Mais où veux-tu que j'aille, à cette heure?
— Allez à Schwetzingen, me dit Junius. Si le château d'Heidelberg est l'Allhambra de l'AUemagne , celui de Schwetzingen en est le A^ersailles. On ne vient point ici sans le visiter. »