‹ Le chemin des écoliersChapitre 177 sur 245 · QUATRIEME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIEME PARTIE

Je résistais encore, quoique fort troublé, je l'avoue, à ridée de ce farouche Van Reben qui pouvait faire retour d'un instant à l'autre, quand la porte s'ouvrit comme sous un ouragan. Mon vieux Jean, un paquet sous chacun de ses bras, le bridon de ma boîte de ferblanc passé autour de son cou, pâle et le visage décomposé, entra tout à coup :

« La voiture est en bas ; partons ! partons! il n'y a pas un moment à perdre! s'écria-t-il.

— Et qui nous presse tant? lui dis-je.

— Monsieur! monsieur! voulez-vous donc nous faire massacrer par la populace? «

Je jugeai le péril bien grand, puisque mon vieux serviteur, en s'adressant à moi, avait négligé l'emploi de la troisième personne.

Antoine me poussait vers l'escalier, une voiture stationnait devant l'hôtel, et je ne savais encore comment je m'y trouvais installé, quand j'entendis Junius crier au cocher : « A Schwetzingen! »

Nous roulions depuis une demi-heure Jean et moi, tous deux absorbés dans nos pensées, lorsque, m'apostrophant d'une voix pleine d'émotion, les yeux larmoyants et la poitrine gonflée de soupirs :

« C'est donc bien vrai, me dit-il, monsieur l'a tué?

— Qui ai-je tué, vieux fou? lui criai-je.

— Oh! que monsieur n'essaye pas de le nier, je sais tout. Monsieur est rentré à l'hôtel avec un visage trop je ne sais quoi, pour qu'il n'ait pas été de mon devoir d'écouter à la porte quand il s'est enfermé avec ces m.essieurs Minorel. Vous parliez d'une querelle avec cet Américain, de combat à l'épée, an pistolet. Aussi quelle idée d'aller s'attaquer à un Aipéricain!... Monsieur n'est cependant pas sans savoir

qu'il y a de ces gens-là qui sont antropophages. Enfin, il est mort ; et nous voilà forcés de fuir pour éviter la justice; et tout cela, encore des histoires de femmes, j'en suis bien sûr.... »

J'imposai silence à Jean; mais des larmes coulaient le long de ses joues, et son grain de beauté rutilait d'un éclat extraordinaire. Quoiqu'il ne soit pas d'usage de présenter sa justification à son domestique, il est des cas où le cœur autorise ce que la règle interdit. Pour mettre fm à toutes ses angoisses, à ses lamentables suppositions, je l'instruisis des principales péripéties de mon voyage. Encore un à qui je contai mon histoire 1 Non sans peine Je vins à bout de le persuader que je n'avais été ni un joueur, ni un séducteur, ni un spadassin ; que si Thérèse Ferrière avait été séduite, enlevée, soit par un jeune, soit par un vieux, je n'étais ni ce vieux ni ce jeune; quant à l'Américain, s'il s'était battu à l'épée, au pistolet, et même aux dominos, ce n'était point avec moi; enfin, je me justifiai si bien, que Jean m'avait rendu son estime lorsque nous arrivâmes à Schwetzingen. (Prononcez Clioueltzlnng.)

Des rochers, des grottes sauvages, des ruines romaines, des temples grecs, une mosquée turque, un peuple de statues en marbre de Carrare ou en grès rouge, en bronze et même en plomb; de magnifiques allées, des parterres, des labyrinthes, des boulingrins, des jets d'eau, des cascades, de grandes pelouses et un petit lac, tel est Chouettzinng. (Écrivez Schicctzîngen.)

Mais toutes ces belles choses n'avaient pas le pouvoir d'éveiller en moi le moindre sentiment d'admiration; je songeais à mon cher Antoine, je son-

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