QUATRIEME PARTIE
roseaux, tout était redevenu muet, et, au lieu de rossignols et de sansonnets, des milliers d'oiseaux de proie volaient éperdus sur la cime des chênes et des sapins. Tout à coup, des hurlements, des vagissements, des bramements retentirent en cris de détresse.
Notre oiseleur-sabotier, chrétien depuis un an à peine, et non déshabitué de ses anciennes croyances, pensa que le dieu Thor, armé de sa lourde massue de fer, venait de se mettre en chasse. Il releva ses filets en toute hâte, et s'enfuit. Mais le jeune homme était curieux (je ne l'en blâme pas); parvenu au sommet d'une colline, il fit taire un instant sa frayeur et se retourna.
La vieille Hercynie, prise d'un haut-le-cœur, semblait vomir à la fois tout ce que dans ses vastes enceintes elle contenait de cerfs, de loups, de lynx, de sangliers, d'ours et de taureaux sauvages. Il put les voir, inotïensifs les uns envers les autres, ralliés par une terreur commune, errer pêle-mêle aux abords de la forêt. Les lièvres, les renards, les putois leur trottaient entre les jambes sans exciter leur colère ni même leur attention. Puis, tous rentraient sous les hauts taillis, pour en ressortir aussitôt en recommençant leur effroyable symphonie.
Plus expérimentée qu'eux, plus effrayée peut-être, une biche, au pelage fauve, l'œil inquiet, la narine ouverte, l'oreille au vent, au lieu de retourner sur ses pas, s'avança jusqu'aux bords du fleuve. Après l'avoir interrogé du bout de ses fuseaux, elle le franchit, non à la nage, mais à gué, car sur ce point existait un gué, qui non-seulement aida le pauvre animal à mettre les flots du Mein entre lui et le danger,
mais, par voie d'imitation, rendit le même service à un grand nombre de personnages bien autrement importants.
Du haut de son éminence, Toiseleur-sabotier, qui ne songeait plus guère alors ni aux rossignols ni aux sansonnets, ni peut-être à sa blonde fiancée, vit, à travers les branchages, apparaître une foule de ligures plus hideuses encore que celles des ours et des sangliers. Il crut à une invasion de l'Olympe Scandinave. Ses anciens dieux, par lui récemment désertés, venaient lui demander compte de son apostasie.
Ces dieux vengeurs n'étaient autres que de pauvres soldats francs mis en déroute par un ennemi supérieur en nombre, comme on disait déjà au huitième siècle. Avant de marcher au combat, dans la louable intention d'inspirer la terreur à leurs ennemis, ils s'étaient revêtus de la peau de toutes sortes de bêtes féroces, moyen qui leur avait peu réussi cette fois, et, serrés de près par un vainqueur acharné et impitoyable, ils prévoyaient tristement que le Mein allait leur servir à tous de tombeau, quand le passage de la biche au pelage fauve signala une voie de salut.
Ils franchirent le gué à leur tour, d'abord au nombre de cent, puis de mille, puis de dix mille. Et quand ils furent réunis en ordre dans la plaine, un homme haut de six pieds, qui semblait les dépasser par son autorité aussi bien que par sa taille, s'avança au milieu d'eux et tomba à genoux après avoir fait le signe de la croix, mouvement aussitôt imité par ses dix mille compagnons.
Le jeune oiseleur-sabotier, comprenant qu'il avait affaire à des chrétiens, descendit de sa colline, mais s'arrêta à mi-côte en voyant l'homme de six pieds agi-