QUATRIEME PARTIE. 40 i
d'Allemagne, et quand, après des siècles, ces trentedeux cases ont été remplies , il n'y eut plus d'empire allemand. François II, beau-père de Napoléon, est mort simplement empereur d'Autriche, par le fait même de son illustre gendre.
De Conrad à François II, j'examinai rapidement les trente-deux personnages, désirant au plus tôt laisser à la dame la liberté d'achever sa toilette. Il ne me fallut pas moins reconnaître....
En me quittant, elle me recommanda de visiter les archives. Aux archives, je payai d'abord mon droit d'entrée, six kreutzers; j'eus alors l'autorisation d'examiner, à travers un vitrage, la célèbre Bulle cror, « loi fondamentale de l'empire allemand. » On eut même la galanterie de m'ofîrir un petit papier, représentant, gravd, le sceau de ladite bulle. Audessous était une note explicative, en français pour les Français, en allemand pour les Allemands, et au bas de la note, ce mot expressif adressé aux Allemands comme aux Français : 1 2 kreutzers.
Un employé des archives me fit signe de le suivre. Je le suivis, pensant qu'il allait m "indiquer une porte de sortie; il me mena à la salle des Elections.
C'est là que se décidait jadis le sort des candidats à l'empire; c'est là que se tiennent aujourd'hui les séances de la Diète , et celles du sénat de Francfort. Pour le moment, on y faisait des réparations importantes; au lieu de sénateurs, je n'y vis que des maçons. Il ne m'en fallut pas moins reconnaître....
J'en avais assez, j'en avais trop de ces contributions successives. Craignant qu'il ne me restât quelque chose à visiter, je faussai brusquement compagnie à mon guide, m'orientant au plus vite vers
l'escalier Louis XIII et la grande porte, alors ouverte à deux battants.
Cinq minutes après, je me présentais de nouveau à la poste restante. Une lettre de Brascassin m'y attendait.
Nouvelles d'Heidelberg. — Je sors de la ville avec Mme de X,... — Visite au vieux cimetière. — Chambre des morts. — L'Ariane de Danecker. — Comme quoi la Vénus de Milo n'est pas une Vénus. — Départ de Francfort.
Tout s'était bien passé à Heidelberg; le Van Reben s'était adouci ; redevenu un gentleman , il avait demandé de mes nouvelles, et sans rugir.
Brascassin, qui paraissait le connaître à fond, ne le regardait pas moins comme un homme dangereux, d'une nature perverse. Il terminait en me remerciant d'avoir servi de protecteur à sa belle amie. « Par cet acte chevaleresque, insignifiant en apparence, m'écrivait-il, vous venez d'assurer la réussite de l'événement le plus important de ma vie. >-
Tout en relisant sa lettre, en la commentant, je traversais la place de la Parade pour regagner l'hôtel, lorsqu'une exclamation se fit entendre près de moi. Celait Jean, poursuivant le cours de ses étonnements successifs; Jean me regardait avec des yeux démesurés et stupéfaits.
« Mais c'est bien monsieur!... monsieur est donc sorti... Je viens de me présenter chez monsieur; monsieur n'y était pas.
— Alors, d'où vient ton étonnement de me trouver dehors? »
Jean baissa les yeux, et de son air le plus puritain : «r Je croyais monsieur chez madame, > me répondit-il.
Je haussai les épaules et montai dans ma chambre pour y procéder à ma toilette du matin.
J'avais décidé de retourner à Heidelberg, de donner encore cette journée à Antoine pour l'achèvement de ses travaux sur les sept couleurs prismatiques, bien résolu, si ce temps ne lui suffisait pas, à continuer seul ma routa vers Paris. Mais pouvais-je quitter Francfort san,*î prendre congé de Mme X...?
Ma barbe faite, je me présentai chez elle, et la trouvai en train de déjeuner.
Elle me força de déjeuner avec elle ; un tête-à-téte complet ; car la kellerinn chargée de son service n'apparaissait que pour disparaître aussitôt.
oc Monsieur Ganàple, me dit Mme de X.... avec le sourire le plus affable, vous voilà quitte de la corvée que M. Brascassin vous a imposée malgré moi, mais qui ne vous en vaudra pas moins ma gratitude, et mon amitié bien sincère. Je n'ai plus qu'une heure de route à faire, en plein jour! Je me sens assez brave pour me passer de cavalier.... Et vous, monsieur Canaple, reprit-elle, comptez-vous prolonger votre séjour à Francfort ?
— Francfort n'a plus de secrets pour moi ! » lui répondis-je. Quand je lui eus raconté les diverses stations de ma matinée :
Œ Mais vous n'avez rien vu, mon cher monsieur! rien, absolument rien! s'écria-t-elle ; et me montrant une brochure jetée sur un fauteuil : X'avez-
VOUS donc pas un Joanne, le guide infaillible pour tout Français qui met le pied en Allemagne? Eh bien, si vous le voulez, sous l'inspiration de Joanne, bien entendu, c'est moi qui serai votre guide, et, quoique je compte vous faire franchir les barrières de la ville et presque les frontières de la république, je ne vous demande pas plus de deux heures pour vous faire voir ce qu'elle peut offrir de plus intéressant. Nous serons de retour à temps pour prendre, vous, le chemin de fer de Francfort à Heidelberg, moi, celui de Francfort à Mayence. »
J'acceptai l'offre avec ravissement ; une voiture était là, sur la place; en y montant : « Au vieux cimetière! » dit Mme de X.... au cocher.
Je ne devinais pas ce que nous pouvions aller chercher au vieux cimetière ; mais j'avais accepté la gracieuse tutelle de ma jolie compagne ; je me laissai conduire. Après avoir jeté un coup d'œil sur la porte d'Eschenheim, la seule qui soit restée du vieux Francfort, nous gagnâmes la campagne. Mme de X.... était devenue rêveuse. N'ayant pas assez de fatuité pour me croire la cause de cette rêverie subite, je lui demandai si le vieux cimetière ne renfermait pas quelqu'un de ses proches.
ce Nullement, me rëpondit^elle , je n'y suis attirée que par une curiosité d'artiste ; nous trouverons là des bas-reliefs de Thorwaldsen. Pour ïhorwaldsen, on peut bien entreprendre un voyage de quinze minutes, n'est-il pas vrai? »
Je m'inclinai.
« D'ailleurs, reprit-elle, la vue d'un champ de repos n'a rien qui me déplaise. L'idée de la mort ne doit-elle pas forcément se mêler parfois à nos idées