‹ Le chemin des écoliersChapitre 188 sur 245 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

les plus riantes? Tenez, le voyage que j'entreprends aujourd'hui a pour but un mariage, un mariage que Dieu bénira, je l'espère ; eh bien, ce qui m'attire avec non moins de force vers le pays où je me rends, c'est encore un cimetière! »

Et un nuage passa de nouveau sur son front.

Cette confidence de ses projets de mariage mise en regard avec le passage de la lettre où Brascassin me parlait de « l'événement le plus important de sa vie » ne me laissa plus de doute sur l'union près de se conclure. Lors de notre traversée de Schwetzingen à Francfort , déjà j'avais trouvé moyen d'interroger adroitement Mme de X.... sur la nature de ses sentiments à l'égard de Brascassin ; comme Thérèse Ferrière dans une circonstance à peu près semblable , elle m'avait répondu par un éloge enthousiaste du personnage, me déclarant que pour lui elle se jetterait au feu. Ce diable de Brascassin jouissait donc du double privilège de se moquer impunément de tous les hommes et de se faire adorer de toutes les femmes ? Pauvre Thérèse ! quel avait été son rôle dans tout cela? Celui d'une rivale sacrifiée peut-être ; peutêtre dans un désespoir d'amour causé par Brascassin avait-elle consenti à se faire enlever par un autre? En fait de sentiments, les femmes ont parfois une si singulière logique 1 Cet autre, pourquoi ne serait-ce pas Van Reben, mon affreux Américain! De là le duel entre lui et Brascassin. Pauvre Thérèse ! pauvre Thérèse!... iMais ce duel, il avait précédé l'enlèvement, et le Yankee vivait seul à Heidelberg....

Je me perdais au milieu de ces complications, lorsque nous arrivâmes au vieux cimetière. . L'homme qui vint nous aider à descendre de voi-

ture, nous demanda s'il était dans notre intention de voir la chambre des morts.

A cette question, je frissonnai et regardai ma compagne. Après avoir ri de mon air quelque peu terrifié, elle tira son Joanne de sa poche et me lot le passage suivant : « Il faut se faire montrer la chambre des morts, créée dans le but de prévenir les inhumations précipitées qui mettent au cercueil la léthargie prise pour le trépas. C'est un corps debltiment dans lequel dix cellules, consacrées aux morts, sont disposées autour d'une petite salle habitée par un veilleur. On laisse le cadavre dans son cercueil, que l'on nlace sur un châssis de fer. Au-dessus de l'endroit où l'on pose le cercueil, pendent, attachés à des fils légers, dix dés de cuivre; on fait entrer dans ces dés les cinq doigts de chaque main du mort; au moindre mouvement qui fait remuer le lil, la sonnette avertit le veilleur, qu'un ingénieux mécanisme force de ne pas dormir, sous peine de perdre sa place. Chaque cellule est chauffée par un poêle et aérée par le haut. »

ff Oh! que voilà une sage institution! » m'écriai-je. Moi, Parisien, moi, liseur assidu des journaux, à même déjuger par leurs rapports véridiques, consignés aux faits divers, combien de malheureux sont quotidiennement enterrés vifs ; moi qui ne redoute rien plus au monde que de me réveiller un beau jour entre quatre planches, avec six pieds de terre par-dessus la tête, pouvais-je trop admirer la prévoyance vraiment philanthropique de la république de Francfort? Pourquoi dans nos quatre-vingt-six départements chaque ville, chaque village n'ont-ils pas leur chambre des morts, avec leurs dix dés de

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cuivre, leur sonnette, leur poêle chauffé et leur veilleur! J'aurais demandé de plus un médecin, toujours sur place, toujours prêt à aider à l'œuvre de résurrection.

Mme de X-... devina quelle curiosité me poignait :

« La chambre des morts vous tente, me dit-elle ; moi, je préfère Thorwaldsen, » et pressant le pas, elle franchit le péristyle de l'établissement pour entrer dans le vieux cimetière.

Je n'étais pas aussi décidé qu'elle paraissait le croire. Ma curiosité native me poussait en avant ; une terreur secrète me retenait sur place. Je n'ai guère eu occasion de voir des morts qu'en peinture ou au théâtre; et ces derniers, à l'appel du public, ne manquent pas de se redresser sur leurs jambes pour le salut d'usage. Mais qui sait si je ne vais pas assister à une scène à peu près semblable? Peut-être vaisje avoir cette chance heureuse d'entendre tinter la sonnette macabre? Cependant j'hésitais encore; une jeune hlle blonde et rose s'offrit pour me conduire. J'eus honte de reculer devant un spectacle qu'elle affrontait chaque jour. Je la suivis, le cœur troublé, les jambes quelque peu flageolantes.

Sur les dix cellules, trois avaient leur locataire, et les portes en étaient closes et strictement interdites au public. L'idée de les crocheter et de violer la consigne ne me vint pas un moment à l'esprit. Je visitai les autres, fort bien tenues et non chauffées; leur simple mobilier était exactement tel que Jeanne l'a décrit. Je vis aussi le veilleur. Je m'attendais, d'après le programme, à le trouver assis sur un coussin rembourré de clous, la pointe en dehors, afin qu'il ne pût s'abandonner au sommeil. Étendu dans un bon fau-

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teuil de cuir, il fumait sa pipe en confectionnant des couronnes funéraires de l'air le plus jovial du monde.

Pendant cinq minutes, et avec une vive émotion, j'examinai la fameuse sonnette; elle ne bougea pas.

La jeune fille rose me conduisit enfin dans une pièce toute meublée de fioles pharmaceutiques, de flacons remplis de vinaigres anglais et des essences les plus revivifiantes. Elle m'ouvrit des armoires pleines de couvertures de laine, de flanelles, de brosses à frictions ; le tout au service des morts qui en rappellent, et dans un si parfait état d'entretien, qu'on eût pu les croire eatièrement neufs. Au moment de prendre congé, après l'avoir remerciée selon le tarif :

« Mademoiselle, lui demandai-je, bon an mal an, combien de vos pensionnaires reviennent-ils à la vie?

— Jusqu'à présent, pas un, me répondit-elle.

— Gomment, pas un ! Mais je comprends ; vous êtes bien jeune encore, et depuis peu dans l'emploi, sans doute?

— Monsieur, reprit-elle, depuis trente-quatre ans que cette chambre mortuaire a été établie à Francfort, mon grand-oncle et mon père y ont tour à tour exercé l'état de veilleur, et depuis trente-quatre ans la clochette ne s'y est fait entendre qu'une seule fois.

— AhL.. une fois du moins !

— Oui, monsieur; et la cause de cette sonnerie unique était une chauve-souris qui avait trouvé moyen de s'introduire par les corridors. »

Fiez-vous donc aux journaux !

En quittant la chambre des morts, je me sentis tout

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