CINQUIÈME PARTIE
l'avais laissée à notre descente du chemin de fer. En étais-je donc sérieusement épris? Un pareil mot ne convient ni à mon âge ni à mon caractère : mais les plaisirs de la vue^ l'admiration que nous cause un charmant visage, sont-ils des jouissances à dédaigner? On retourne voir un tableau , une vierge gracieuse de Raphaël , une des beautés robustes de Rubens; les femmes en peinture posséderaient -elles seules le privilège de nous rappeler à elles? On entend deux fois, dix fois, avec un charme de plus en plus vif une partition de Mozart ou de Rossini; pourquoi une conversation tour à tour grave et enjouée nous plairait-elle moins? La parole n'a-t-elle pas son harmonie aussi bien que le chant? D'ailleurs, ma pensée, teintée de noir par le contact de cette Mayence guerrière et ténébreuse , avait besoin de secouer ses ailes au soleil de la France, et pour moi, Mme de X. . . . résumait en elle la splendide image de la patrie absente. Jamais, depuis ma sortie de France, voix plus française n'avait vibré à mon oreille ; Thérèse possédait une voix expressive, mais non une voix de Paris; la sienne se trouvait quelque peu faussée par des intonations de province, ou plutôt belges.... Allons, vieux fou , tu commences à devenir aussi bête que Jean; laisse là Thérèse et Mme de X..., qui ne songent plus guère à toi , et achève ta promenade solitaire du matin.
Ignorant complètement le pays et ne pouvant me renseigner auprès du cocher, qui ne savait pas un mot de français, je dus me laisser aller à sa guise. Nous suivîmes une route ouverte entre des coteaux chargés de vignes; à notre droite, se montrait le bourg de Kostheim, avec ses riches cultures, ses
vallées ravissantes, traversées par un ruisseau. Mon cocher, après m'avoir fait signe de le suivre, se mit à gravir une colline, du sommet de laquelle je pus jouir de la vue du confluent du Rhin et du Mein. Je remontai ensuite eu voiture pour arriver vingt minutes après à Hocheim, village situé en plein vignoble, et où le cheval, celte fois, s'arrêta de lui-même devant une petite auberge de médiocre apparence. Dans des circonstances identiques , il avait, je le suppose, pour habitude de se reposer là et même d'y déjeuner : car, au léger hennissement qu'il lit entendre, un garçon accourut et lui servit sur place un demi-picotm d'avoine; le cocher tira de sa voiture un morceau de pain et de fromage. Pourquoi n'auraiS"je pas suivi leur exemple? Le pays me plaisait, l'air vif du matin me mettait en appétit; c'était un moyen comme un autre d'utiliser le temps de la halte. Je demandai des œufs et une bouteille de vin du pays.
« Vin vieux? me dit la fille deservice en bon français.
— De votre meilleur, parbleu! »
Les œufs étaient frais, et le petit vin me parut vraiment fort agréable. Après en avoir bu un verre, j'en offris au cocher; j'en aurais offert au cheval s'il avait été d'humeur à l'accepter ; puis , lorsque tous trois nous eûmes achevé notre déjeuner, tirant un florin de ma poche, je le présentai à la fille, qui de son côté me présenta la carte à payer. Le total se montait à 5 florins (10 francs 75 centimes de notre monnaie)! En voilà le détail appréciable :
Trois œufs à la coque » fr. 30 c.
Vin Dom Déchan, année 1842, une bouteille. 10 45
Total.... i0fr.75c.
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Et on ne m'avait compté ni le pain ni le sel, d'après les usages de la vieille hospitalité allemande!
Devant ce total j'étais resté frappé d'immobilité, dans un de ces étonnements cataleptiques que je semblais avoir emprunté à mon vieux Jean. Enfin, je payai, en ajoutant au total le pourboire de la fille. Avis aux voyageurs qui s'aventurent à goûter les petits vins du pays. Le vin de Hocheim rivalise avec le Steinberg-Cabinet, même avec le Johannisberg, et se vend communément mille florins la pièce.
Plus riche de cette connaissance nouvelle, acquise au prix de dix francs soixante-quinze centimes, je rentrai à Mayence. Une heure après, je montais sur le bateau à vapeur.
Loin, bien loin de moi la pensée de redire après MM. Victor Hugo et Alexandre Dumas, ces grands navigateurs du Rhin, les légendes historiques ou traditionnelles dont ses bords sont parsemés ; de ce côté, garder un silence respectueux est tout à la fois de mon devoir et de mon intérêt. Cependant, peutêtre ai-je trouvé une autre piste non moins curieuse à suivre. Mais nous ne sommes pas encore arrivés à Coblentz, en Prusse, malgré ces uniformes prussiens qui, penchés sur les parapets du quai, assistent à notre départ. De ce quai, un homme en paletot du matin m'envoya, de la VHe et de la main, des signes de bon voyage, signes atfectueux que je m'empressai de lui rendre ayec usure, jusqu'à ce qu'il portât la main à ses lèvres. Je m'aperçus seulement alors que toute cette affectueuse télégraphie n'était adressée à nul autre qu'aune jeune dame placée derrière moi.... Rouge de honte , je m'esquivai derrière le tambour des roues. Tout à coup, la machine s'ébranle, le
pont frémit sous mes pieds, le rivage mayençais recule devant nous, le bateau gagne le large, mes yeux se troublent, ma poitrine se gonfle, je chancelle.... Pour la première fois de ma vie j'entreprends un voyage à grandes eaux!... Gare au mal de mer !
^"OTES PRISES SUR LE BATEAU A VAPEUR. — Bingen, Oberwesel, etc.
— LoRELEi. — Histoire de l'Anglais phénoménal et de ses vingt femmes. — Origine d'un conte de Perrault. — Grave accident.
— La maison du docteur Rosahl. — Une apparition inattendue.
— Comme quoi le mariage est un tourment plus encore pour les garçons que pour les gens mariés.
A ma gauche , des rivages aplatis se perdent dans des plaines souvent masquées par une multitude d'îles marécageuses. J'ignore si ces iles appartiennent au grand-duc de Hesse, au prince de Nassau ou au roi de Prusse. Pour le moment, des hérons en sont les sei^s occupants. Ceux-ci , quoique doués de la vie, à ce qu'on assure, debout sur une patte, immobiles, imitent avec une exactitude presque servile les allures engoui^dies , l'au^ digne et circonspect de leurs confrères empaillés, les seuls de ces grands échassiers que j'eusse été à même d'observer jusqu'alors.
La rive droite est plus accidentée. Des chaînes de collines, parsemées de villages, s'éîagent le long du fleuve; on dirait ces villages copiés tous sur un modèle unique; il semble que c'est toujours le même, qui , plus alerte que les hérons, se déplace et se re-