‹ Le chemin des écoliersChapitre 198 sur 245 · CINQUIEME PARTIE · texte numérisé non relu

CINQUIEME PARTIE

trouve sans cesse devant vous. Les collines y sont presque nues; une terre avare en recouvre à peine le fond rocheux. C'est là cependant que se trouvent ces glorieux vignobles du Rudesheim, du Markobrunner, du Steinberg, du Johannisberg ; au mois de mai Bacchus sommeille encore; pour le moment, le pampre apparaît moins que la roche; sous la surveillance des propriétaires et des maîtres vignerons ^ qui ne les aident guère que du regard , de pauvres femmes sont en train d'échalasser ce tuf rebelle à leurs efforts. Dans certains villages, du côté d'Ingelheim, rive gauche , les femmes seules cultivent la vigne et fabriquent le vin ; les hommes le boivent. C'est ce qu'on appelle la division du travail.

Depuis deux heures déjà nous voguons , non à pleines voiles, mais à pleine vapeur; le trouble de ma tête s'est dissipé ; je commence à avoir le pied marin; j'examine avec calme, sans parti pris d'enthousiasme ou de dénigrement, et , je le déclare, ce voyage, tant vanté , sur le Rhin, dans le Rheingau, me paraît d'une monotonie désespérante. J'ai entendu parler des bords de la Seine , d'Yvetot à Ronfleur, de ceux de la Loire, des Ponts-de-Cé à Nantes : était-ce la peine de venir en Prusse, de changer, d'allonger ma route?... Silence, profane! Le soleil, jusqu'alors voilé et comme enveloppé dans ses courtines, vient de se réveiller en sursaut ; il s'élance de son lit, il éclate, il embrase; quelque chose de grand se prépare; le soleil sait ce qu'il fait.

Nous venons de tourner Bingen, où le Rhin forme un coude, comme refoulé par la.Nahe, qui y débouche. A partir de là, les collines se transforment en montagnes , les montagnes se couronnent de ruines, castels et châteaux forts démantelés^ tanières vides de ces hommes de proie, de ces anciens graffs, margraves, rheingraves, burgraves, seigneurs-brigands, dont chacun étendait sa longue épée en travers du Rhin pour prélever son droit de passage. Tout s'anime, grandit et prend des proportions sublimes. Les villages de la côte sont eux-mêmes plus variés, plus pittoresques; le fleuve, resserré entre ses rives, entravé par les rocs saillis du fond de ses eaux, lutte contre eux, se débat, se gonfle, mugit; il cesse de paraître une immense lagune à la surface endormie, au fond vaseux , pour revêtir tout à coup un aspect torrentueux et redoutable.

J'étais tombé dans l'extase. Immobile comme un héron, me tenant sur mes deux jambes cependant, et m'appuyant même d'une main à la balustrade du bateau, je vis ainsi, tour à tour, passer sous mes yeux, Bacharach, avec ses roches volcaniques, ses ruines celtiques et ses ruines romaines; le château de Pfaltz, insolemment planté au milieu du fleuve. C'était là qu'autrefois venaient faire leurs couches les princesses palatines, bien assurées alors contre toute visite importune ou inattendue. Le château de Pfaltz était le plus clairvoyant en fait de contrebande, le plus difiicile à franchir sans droit de passe, des trente-deux bureaux de péage bastionnés qui s'imposaient aux bateaux de commerce , aux trains de bois de la forêt -Noire, comme aux simples barques de pèche.

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