CINQUIÈME PARTIE
Plus loin, dominés par le vieux château de Schaenberg, s'élèvent les tours et les clochers d'Oberwesel, petite ville aux merveilleux alentours, auxquels rien ne manque sous le rapport du pittoresque, les eaux, les bois, les ruines, les rochers, les cascades, ni les paysages joyeux, ni les sites âpres et sauvages. Aussi, là, m'a-t-on dit, accourent à la recherche de l'inspiration tous les rapins de l'Allemagne; c'est leBarbison germanique.
Pourquoi les élèves peintres de Vienne, de Munich et de Berlin ne vont-ils pas étudier la nature à Barbison, et les nôtres à Oberwesel? Les Allemands y gagneraient de connaître un peu mieux les beaux arbres et les beaux grès de notre forêt de Fontainebleau, dont nous commençons à nous lasser; et nous autres, Parisiens sédentaires, nous pourrions faire à domicile (Dumas, Hugo et Texier, le charmant conteur, aidant) un délicieux voyage sur les bords du Pihin. On m'a dit aussi que messieurs les artistes allemands, en quittant la ville, leurs cartons chargés d'esquisses, ne manquent pas de la saluer, à voix retentissante, de cette question : « Quel est le bourgmestre d'Oberwesel? — Esel (un âne), » répond l'écho, devenu forcément complice de ce calembour semiacoustique.
Mais le son du cor se fait entendre ; l'écho le répète, comme il a répété le jeu de mots peu révérencieux envers l'autorité municipale de messieurs les étudiants en peinture, comme tout à l'heure il répétera de ses mille voix hurlantes le coup de carabine tiré, pour le divertissement des passagers, par un homme embusqué sur le rivage.
Quand on revient de Francfort, on soupçonne facilement ce coup de carabine de demander l'aumône Il n'en est rien . L'administration des bateaux à vapeur se charge des frais delà rnousquetade comme de ceux de la sérénade. De la cabane du chasseur de Lorelei, le cor a retenti pour dire aux passagers : « Quittez les entre-ponts, interrompez votre repas, votre sieste ou votre lecture, debout ! Voici Lorelei, le rocher de Lore, de Lore, la grande magicienne, dont la beauté, inaltérable pendant des siècles, fit tourner la tète à dix générations d'imprudents, jeunes ou vieux, qui osèrent la contempler en face. »
Mille versions contradictoires ont circulé sur le compte de cette belle fée du Rhin; on en remplirait des volumes. Les unes la représentent comme une fille maudite, une sirène sans queue de poisson, qui entraînait au fond du gouffre tous ses adorateurs; les autres, comme un génie bienfaisant venant au secours des naufragés et redoutable seulement aux pervers. Sans manquer à ma promesse dem'abstenir de légendes pendant ma traversée du fleuve, je crois pouvoir risquer celle-ci, qui m'a été autrefois racontée par mon ami Sébastien Albin, l'auteur des Chants populaires de l'Allemagne.
I^OREIiEI.
De son propre mouvement, Lore se présente devant
le bourgmestre
« Sire bourgmestre, j'ai causé la perte de tous ceux qui m'ont aimée, et le nombre en est grand; faitesmoi mourir; la vie m'est un fardeau. >»