CINQUIÈME PARTIE
En me posant cette question, mes yeux rencontrèrent ceux de Jean, qui détourna aussitôt la tète; je le vis s'agiter dans son fauteuil en tordant les broussailles poilues de son grain de beauté. Je savais à quoi m'en tenir.
« Augustin, Augustin, reprit Antoine de sa voix vibrante (après m'avoir toutefois laissé achever la lecture de la lettre), tu es devenu difficile à garder, sais-tu? Je te croyais déjà à Strasbourg; une lettre de toi m'arrive de Goblentz; quelques jours après, Madeleine m'informe de ton mariage projeté avec une aventurière. Xe plaisantons pas; j'ai eu peur. Tu as beau n'être ni un jeune homme ni un joli homme, tu es riche, tu es garçon, et les coureuses de mariages pullulent tout aussi bien sur les routes d'Allemagne que sur celles de France. J'interromps mes travaux sur la lumière, dans lesquels je finissais par n'y voir goutte, je me mets sur ta piste, j'arrive à Goblentz, puis à Stolzenfels, pensant rencontrer ici Mme de X. . .. et lui disputer sa proie. Dieu soit loué! je viens d'apprendre par le docteur Rosahl lui-même, que pas un j upon ne marchait à ta suite lors de ton entrée dans cette maison. La cause est donc entendue; tous les accusés sont déclarés innocents; mais, pour plus de sûreté, je ne te quitte plus ; prépare tes paquets, et en route!
— Y penses-tu? m'écriai-je; Jean est encore incapable de supporter le voyage.
— J'ai le consentement du docteur; nous voyagerons à petites journées....
— Impossible!
— Pourquoi ?
— Mais....
— Mais. . . . mais. ... en route ! »
Tout ce que je pus obtenir d'Antoine, c'est que nous achèveiions la journée à Stolzenfels, et ne mettrions le cap sur Bruxelles que le lendemain.
Le lendemain, je prenais congé de mes aimables compagnons d'hydrothérapie, de la bonne Dorothée Dupont, de l'excellent, du savant docteur Roi>ahl, de ses charmantes filles, du vieux concierge de la maison, des gens de service, qui, tous, plus ou moins, m'avaient aidé dans mon grand travail sur la Mythologie du Rhin, et s'étaient mutuellement montrés si bienveillants pour moi. Il me semblait quitter ma famille après l'avoir retrouvée; j'avais le cœur en défaillance; je disais adieu aux arbres, aux fleurs, au chien de la maison, qui cependant avait failli me mordre le jour de mon arrivée.
Stolzenfels, tu vivras longtemps, tu vivras toujours dans mon souvenir! Quand on est ainsi fait qu'on ne puisse séjourner quarante-huit heures dans un même lieu sans que les habitudes et les affections vous poussent soudainement au cœur, on ne devrait jamais sortir de chez soi. Mais y a-t-il deux Stolzenfels au monde!
Le docteur et ses filles, Mlles Julie et Gretel (Gretel, quel nom charmant !,■ nous ont reconduits jusqu'à la voiture qui devait nous transporter à Coblentz. En pressant la main que M. Rosahl me tendait, j'ai essayé, par quelques mots bien sentis, de lui témoigner de ma reconnaissance pour son accueil si cordial; mais j'avais la gorge serrée, et mes quelques mots bien sentis n'ont pu se frayer passage. Alors, les larmes me sont venues aux yeux ; par un effet sympathique, les paupières roses de Mlle Julie, de Mlle Marguerite, celles mêm.e de M. Rosahl, se sont gontlées et humectées.