CINQUIÈME PARTIE
Bonn. — VÉtoile d'or. — Le livre d'or. — Ce que peut contenir un registre d'auberge. — S. P. Q. B. — Exigences de mon vieux Jean. — Je letrouve mon pharmacien mystérieux. — La statue et la maison de Beethoven. — Les moines de Kreutzberg. — La Lune prisonnière.
Nous devions séjourner à Bonn une partie de la journée, pour ménager les forces de Jean. Descendus à l'hôtel de VÉtoile cVor, quand l'hôtelier, M. Joseph Schmitz, vhit à notre rencontre, Antoine, à qui la terre ferme avait tout à fait rendu sa belle humeur, me désignant du geste, et de son air le plus noble, lui dit : « Monsieur, je vous présente M. Augustin Canaple, une sorte de littérateur fi^ançais, qui, en ce moment , prend des notes pour un voyage à travers la Prusse rhénane. Traitez-nous consciencieusement, qu'il ait bon compte à rendre de vous, je vous prie. »
Cette mauvaise plaisanterie de mon sérieux ami me valut d'abord un profond salut de M. Schmitz, qui me prit aussitôt à partie pour se plaindre à moi de M. Alexandre Dumas. M. Dumas, dans une de ses nombreuses et charmantes relations de touriste, par une impardonnable légèreté, a nommé comme propriétaire de VÉtoile d'or, à Bonn, un autre hôtelier de la même ville, Heer Simrock, le frère du poëte, le frère de ce même Karl Simrock dont justement il venait d'être question entre nous.
Certes, si M. Joseph Schmitz avait un frère dans la
poésie, il est assez riche pour l'en retirer et lui donner un emploi plus convenable, dùt-il le prendre avec lui comme teneur de livres, ou comme premier keller.
M. Schmitz me lit visiter en délail tout son magnifique établissement. Je doute que la salle à manger de l'hôtel du Louvre, à Paris, surpasse en grandeur, en somptuosité, celle de VÉtoile d'or, à Bonn.
Je ne m'expliquais guère la raison d'un pareil luxe dans l'auberge d'une ville prussienne de second ordre; mais M. Schmitz déposa entre mes mains un grand registre relié de maroquin rouge, et me laissa le méditer à mon aise. C'était son livre d'or.
En voici le titre :
Princes et princesses descendus à rhâtel de rÉtoile d'or, depuis l' année 1818.
J'y trouvai, à la date du 5 juillet 1839, Son Altesse Impériale le prince Jérôme-Napoléon Bonaparte, exroi de Weslphalie; — à la date du 29 novembre 1852, Sa Majesté la reine Marie-Amélie, comtesse de Neuilly; — Son Altesse Royale le prince de Joinville; — puis encore, en octobre 1852 et 1853, la reine Amélie, le prince et la princesse de Joinville, la princesse Marie- Amélie d'Orléans, les ducs de Penthièvre et d'Aumale, toute cette bonne et grande famille; — en octobre 1855, en juin 1856, 1857, de nouveau la reine Amélie, avec sa suite de Claremont.
Que de réflexions à faire devant ce registre d'auberge !
Au milieu de ces constellations de premier ordre s"y groupe une quantité d'étoiles de seconde et de troisième grandeur; les ducs deHesse, de Nassau, de Brunswick; ceux de Saxe-Gobourg, de Mecklem-