CINQUIÈME PARTIE
bourg, d'Oldenbourg, de Lauenbourg, de Schauenbourg, de Schwartzbourg , de Bernbourg; puis, après les ducs en bourg, les ducs en berg; c'est à n'en pas finir.
Mais parmi toutes ces Altesses, je n'y trouvai point M. Alexandre Dumas, une Altesse littéraire cependant !
Le registre m'expliquait la salle à manger. Dans celle-ci, au besoin, il doit se tenir un congrès de princes et principicules de la confédération allemande.
Tandis que dans un petit salon du rez-de-chaussée, je recueillais ces notes précieuses, j'aperçus du coin de l'œil, sur la place du Marché, mon excellent Antoine Minorel se promenant, par un soleil légèrement voilé, avec mon vieux Jean. Jean s'appuyait sans façon sur le bras d'Antoine. Tous deux, comme de bons amis, cheminaient doucement, à la volonté, à la commodité du malade. Jean ayant laissé tomber son mouchoir, je vis Antoine s'empresser de le ramasser. Les larmes m'en vinrent aux yeux. 0 le meilleur des ours !
Quand j'allai les rejoindre, Jean me rendit un trèsbon compte de son compagnon :
a II a été aux petits soins, me dit-il, et complaisant pour moi, ni plus ni moins que s'il était mon maître. »
Jean, comme son hoinonyme Jean de La Fontaine, produit de ces mots sublimes sans calcul, sans efforts, sans conscience aucune de leur valeur.
Au milieu de la place où nous nous trouvions, s'implante un obélisque de marbre où rayonne le nom de Maximilien. Antoine affectionnait ce grand ba-
tailleur, d'abord poëte, puis roi des Romains, puis empereur d'Allemagne, et qui avait eu un instant l'idée de se faire pape. Non-seulement il avait la collection des monnaies et des médailles frappées sous son règne, en Allemagne et dans les Flandres, mais dans la cathédrale d'Inspruck, en Tyrol, il avait vu son tombeau, entouré d'un cortège d'hommes bardés de fer. C'était un des vifs souvenirs de sa première jeunesse.
Nous nous rapprochâmes de l'obélisque. Au vaillant empereur ce monument avait été élevé par le sénat et le peuple de Bonn. s. p. q. b. {Senatus popiilusque Bonnensis). Bonn a donc été ville libre, capitale d'un État démocratique, comme Andernach, comme tant d'autres localités, rapetissées, amoindries de nos jours jusqu'à l'état de petite ville, de bourgade, ou même disparues complètement? De combien de guerres, de révolutions, de quels remaniements de peuples les bords du Rhin n'ont-ils pas été témoins?
Cette réflexion profonde appartient à Antoine. Il la développait avec quelque complaisance, quand nous vîmes Jean porter la main à son grain de beauté, et l'effleurer légèrement de l'ongle. Craignant pour lui quelque rechute, nous nous hâtâmes de rentrer à l'hôtel.
Dès qu'il y fut installé dans une bonne chambre, devant un bon feu, je lui demandai comment il se sentait. Il se sentait un grand appétit.
Sur mon ordre, on lui apporta un potage et un œuf à la coque. 11 déclara préférer une aile de poulet, sans renoncer ni à l'oeuf ni au potage. Il émit aussi cette opinion qu'un verre de vin de Bordeaux lui serait
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bon, le bordeaux lui réussissant toujours pour ses faiblesses de jambes ou d'estomac.
Je me demandai où il avait été à même d'en faire l'expérience.
Quoique je n'accomplisse pas ma longue et laborieuse tournée en Allemagne, rien que pour y faire un recueil des mots heureux de maître Jean, ce même jour, 'il en eut encore un que je ne puis passer sous silence, tant il me semble compléter le caractère de ce rare serviteur.
Son potage pris, après s'être humecté les lèvres d'un demi-verre de léoville, il demanda au keller de service auprès de lui, un journal, un journal français.
Je lui fis observer que la lecture, surtout en mangeant, ne pouvait que le fatiguer.
«Aussi, me répondit-il, je comptais que monsieur lirait à mon intention, tout haut ; j'aime beaucoup à entendre lire monsieur ; monsieur prononce bien. »
Décidément, Jean m'avait pris à son service.
Il était une heure ; la cloche du dîner sonnait à l'hôtel; je recommandai Jean au keller et, Antoine et moi; nous abordâmes le chemin de la magnifique salle à manger.
Sauf quelques Anglais et Anglaises, nos compagnons de bord, nous n'y vîmes que de toutjeunes gens, des étudiants de l'Université sans doute.
La ville de Bonn est célèbre par son Université, la mieux famée de l'Allemagne. Le prince Albert , le mari de la reine Victoria, avait été étudiant à Bonn, Henri Heine de même; mais.ici les poètes ne comptent pas.
Une immense corbeille de fleurs s élevant au milieu
de la table me dérobait une partie des convives. Au rôti, la corbeille enlevée, j'aperçus devant moi une figure de connaissance ; c'était l'homme aux pluies d'argent, l'homme à VanagaUis arvensis, mon pharmacien mystérieux ! A Heidelberg, en effet, on me l'avait signalé comme un étudiant de Bonn. Je demandai à M. Joseph Schmitz, qui m'avait fait l'honneur d'une place près de lui, quel était ce jeune homme habillé de noir, cravaté de blanc.
a Son Altesse le duc de '^'^*, me répondit-il, fils de Son Altesse le duc défunt de **'', et le neveu, l'héritier de Son Altesse le prince régnant. ^^
Il me désigna ensuite, non sans un certain air de fierté, plusieurs autres jeunes Altesses qui garnissaient la table, sablant le vin de Champagne comme vin d'ordinaire; du vin Brascassin peut-être!
Je comprenais maintenant comment le soi-disant élève en pharmacie jetait l'or et l'argent à poignées, et la considération toute particulière dont les autres étudiants l'entouraient; je comprenais aussi, sur le fameux registre rouge de M, Schmitz, au milieu de quelques noms illustres et respectés, cette multitude de comtes, de ducs, presque tous étudiants sans doute, les nobles commensaux ou locataires de VEtoile d'or.
Quand on se leva (Te table, M. Schmitz me proposa de me présenter au jeune duc de '*''*, qui justement alors avait les yeux tournés vers moi, tout en parlant bas à un de ses voisins ; et il me sembla voir voltiger sur ses lèvres le mot : Mouron.
J'accueillis modestement la proposition par un refus formel.
« Pourquoi donc? pourquoi donc? me dit l'hôtelier en insistant ; Son Altesse se laisse facilement abor-