PREMIERE PARTIE
« Effectivement, dit -il, j'ai lu dans le Cosmos que l'Europe.... Mais alors, monsieur, où diable trouverez-vous vos six parties du monde ?
— Comptez, monsieur, l'Asie, — une; l'Afrique, — deux; l'Océanie, — trois: l'Australie, ou Nouvelle-Hollande, — quatre; l'Amérique du Nord, — cinq; et l'Amérique du Sud, — six !
— Vous coupez l'Amérique en deux ?
— C'est la nature qui s'est chargée de la besogne. Si toute partie du monde est un continent isolé, c'està-dire une île immense, l'Amérique du Sud, à peine rattachée à celle du Nord par un petit bout de terre, que la sape et la mine ont peut-être déjà fait disparaître, ne doit-elle pas former, comme elle, un continent distinct? »
Le professeur se passa la main sur le front à plusieurs reprises.
« Diable! dit-il, c'est logique ! Si j'y avais pensé plus tôt ! Votre système est hardi, monsieur; il me plaît. Cependant, ajouta-t-il, comme s'il eût craint de trop s'engager, je vous avoue que faire une double Amérique et supprimerl'Europe, quand c'est l'Europe qui a découvert l'Amérique, me paraît.... fortl
— Les Européens n'ont point découvert l'Amérique, répliqua le paletot gris ; ce sont les Américains qui ont découvert l'Europe! »
L'habit bleu resta foudroyé ; le nez rouge poussa un cri, cri d'admiration sans doute.
a L'ne colonie américaine était établie en Norvège bien avant l'arrivée de Colomb à Ilispaniola, aujourd'hui Saint-Domingue, reprit le Jeune homme ; qui oserait démentir ce fait quand M. de Humboldt l'aftirme? Lisez le Cosmos!
— Diable!... Prodigieux! prodigieux! " répétait l'habit bleu barbeau, à l'instar du DominusSampson de Walter Scott.
Le jeune homme poursuivit : « J'ai fait trois fois le tour du monde, monsieur; le globe terrestre a été ma seule carte géographique; j'ai étudié sur place ses caps, ses continents, ses mers, comme les mœurs et la situation politique de ses habitants ; je me suis fait affilier à toutes les sociétés secrètes et philosophiques ; j'ai reçu l'accolade du grand brahmede Bénarès, du grand pontife de Fô, de Témir des Drusés et du vénérable de l'ordre de la Pure Vérité, qui seuls connaissent le mot de l'avenir; j'arrive de Gonstantinople , monsieur, après avoir longtemps parcouru l'Inde et la Chine, et, comme Salomon, je puis m'écrier : Vanitas vanitatum! »
Le nez rouge rayonnait l'habit bleu était près de plier le genou devant le paletot gris. Gomme celui-ci soldait sa carte, se disposant à partir :
« Monsieur, lui dit-il, de l'air d'un disciple devant son maître, depuis plusieurs années je travaille à un traité de géographie générale.... Il y aura beaucoup de choses à modifier, je le vois.... Quelques mots encore, quelques mots, je vous prie, sur la question de la Turquie et sur celle de la Ghine, qui m'intéressent vivement.
— Monsieur, lui répondit sentencieusement le paletot gris, dans trente ans, le sultan se fera chrétien, ou il n'y aura plus de sultan à Gonstantinople. Quant à la question de la Ghine, c'est celle du chat qui dort. On a eu le tort grave de le réveiller, car ce chat traîne à sa suite trois cents millions de chatons. Avant un siècle, l'Asie entière, avec sa pointe septentrionale que