CINQUIÈME PARTIE
mêmes, et avec une sorte d'instinct féroce, au-devant des spectacles les plus épouvantables? Moi, du moin?, j'ai à me rendre cette justice que contre les langueurs de ma vie calme et les atïadissements de mes joies champêtres, je n'ai jamais eu recours à ces violents réactifs d'une visite à la morgue, ou d'une exécution publique.
Mais alors qu'étais-je venu chercher dans ce caveau du Kreutzberg?
J'hésitais donc à descendre :
« Pristi ! quel diable de plaisir as-tu pu espérer de cette exhibition? te voilà tout pâle. Allons! remonte en voiture, » me dit Antoine.
A sa voix, le courage me revint; je franchis la première marche, puis la seconde; je n'avais pas encore touché le sol funèbre que déjà mon émotion s'était complètement évanouie.
On nous avait beaucoup vanté la propriété de la terre du caveau pour la parfaite conservation des corps, et Antoine, qui complotait d'en dérober quelques poignées pour en faire l'analyse chimique, m'avait entretenu à ce sujet de ces fameuses momies d'Auvergne, conservant après des siècles non-seulement la forme de leurs muscles, mais jusqu'à la souplesse synoviale de leurs articulations.
Nous avions sous les yeux, non vingt-cinq cadavres, mais bien vingt-cinq squelettes, ou à peu près, couchés, les uns dans leurs bières, les autres sur une planche, revêtus de leurs uniformes de moines, tombés en poussière sous l'action du temps tout aussi bien que leur vêtement charnel. Tel moine n'avait de parfaitement conservé que ses souliers; tel autre son capuchon, lequel ne recouvrait plus
qu'un front dénudé et des orbites vides. Le troisième, sur la rangée de gauche, la bouche ouverte (je le vois encore!}, garde seul une physionomie à peu près humaine, une espèce de cartonnage, un masque, voilà tout. Le caveau de Kreutzberg est un ossuaire, non un hypogée.
Antoine négligea de recueillir un échantillon de cette terre conservatrice.
Et voilà ce que nous étions venus voir de deux lieues de distance (quatre heues, aller et retour)! Être myslifié par des vivants , passe encore , c'est dans l'ordre, mais par des morts!...
L'humble église de Kreutzberg possède un escalier sacré de vingt-huit marches, en beau marbre de Carrare, fidèlement calqué sur la fameuse Scala sancta où s'imprimèrent les pas de Jésus-Christ se rendant chez Pilate pour y être jugé.
On découvre de là un panorama admirable.
Dans toutes les églises d'Allemagne, à Mayence comme à Francfort, quand on a visité les curiosités apparentes, et réglé son compte avec l'homme qui vous a accompagné, un autre individu, sous forme de cicerone-adjoint, se présente pour vous initiera la connaissance d'une merveille, d'un chef-d'œuvre de peinture. H fait briller à vos yeux un trousseau de clefs , ouvre trois portes devant vous, et vous arrivez à la sacristie. Là, sur un simulacre d'autel est un tableau recouvert d'un voile épais. On tire le rideau; c'est une sainte Famille ou une Adoration des mages, un Holbein ou un Rubens; une copie ou un original; vous avez vu, content ou non, vous payez dei echef et le cicerone-adjoint vous reconduit jusqu'à la porte extérieure.