‹ Le chemin des écoliersChapitre 232 sur 245 · CINQUIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

CINQUIÈME PARTIE

facilement; elle s'était de plus en plus embrouillée sous mon regard; un sphinx, ou plutôt une hydre, dont chaque tète m'avait représenté tour à tour l'image de Ferrière, deBrascassin, de Thérèse, de Yan Reben, ou de Mme de X. .., m'avait abordé dès le début de mon voyage; je l'avais entrevue à Noisy-le-Sec ; elle me suivait à Strasbourg et à Garlsruhe ; je courais imprudemment sur ses pas aux ruines et aux cascades d'Aller-Heiligen ; elle nous escortait dans la forêt Noire; je la retrouvais à Heidelberg et sur les bords du Necker; puis à Schwetzingen, dans la maison des bains; puis à Francfort, puis à Mayence, où elle avait semblé s'évanouir. Aujourd'hui, à Bruxelles, toutes ses tètes semblent s'être réunies, mais le corps du reptile m'échappe, ou ne se montre que par tronçons séparés et s'agitant confusément. Ces tronçons, grâce à mon vieux bohémien, l'occasion s'offre à moi de les rapprocher, de les juxtaposer, de les recoudre les uns aux autres. Je ne la laisserai certes pas échapper !

Je fis signe à Jean de s'éloigner. Je ne répondrais pas qu'il ait été beaucoup plus loin que la porte.

Resté seul avecFerrière, procédant avec plus de méthode dans mon interrogatoire, à force de questions bien coordonnées , et auxquelles il satisfit de son mieux, je parvins enfin (Dieu soit loué!) à déchiffrer l'énigme, jusqu'alors indéchiffrable.

De cette énigme voici le mot. Je le traduirai en aussi peu de phrases qu'il me sera possible de le faire, sans nuire à la clarté si indispensable après un pareil imbrogho.

Thérèse Ferrière avait été recueillie, élevée à Bruxelles, vers sa douzième année, par Mme veuve Van

Reben, sa marraine, digne femme, de mœurs un peu graves, un peu rigides, une vraie Flamande, qui n'avait pour toute famille qu'un neveu, Guillaume Van Reben, l'affreux Yankee que l'on connaît.

Son éducation achevée, Thérèse, songeant à s'en créer une ressource pour l'avenir, un état, avait prié sa marraine de la laisser partir pour Londres, où l'occasion s'offrait à elle, tout en donnant des leçons de français, de se perfectionner dans la langue anglaise. Elle avait quitté Bruxelles depuis un mois à peine, lorsque le Van Reben arriva d'Amérique, où il avait formé à liâton-Rouge, dans la Nouvelle-Orléans, un établissement qui déjà menaçait ruine. Intéressé à la perdre dans l'esprit de sa tante, dont elle pouvait lui disputer l'héritage, il donna au départ de Thérèse une tout autre cause que celle de professer et de s'instruire. Il ne le fit point hautement, ouvertement d'abord; c'eût été une maladresse. Il commença par répandre à petit bruit, sourdement, par lettres anonymes, ses calomnies dans le monde puritain que fréquentait la tante, ne manquant pas de prendre la défense de la pauvre fille dès que le mauvais grain semé par lui se montrait hors de terre. Plus tard, il parut ne changer d'attitude que sous la pression de certains faits dont l'évidence flagrante nelui permettait plus de continuer son rôle de défenseur.

Mme Van Reben avait une grande affection pour son neveu, le portrait vivant de son mari défunt; elle y ajoutait une grande confiance, prenant ses brusqueries et ses brutalités comme le témoignage infaillible d'une extrême francliise. Elle ordonna à Thérèse de revenir sur-le-champ à Bruxelles. Thérèse ne répondit pas, ne revint pas. La tante chargea son neveu

Page 1